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Euterpe - ch. 121 à 150
Histoires - Livre II - Euterpe
Hérodote
Traduit par Pierre Giguen - 1860
Hérodote
Traduit par Pierre Giguen - 1860
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CXXI. 1. Selon les prêtres, à Protée succéda Rhampsinite, qui laissa comme monument le portique du temple de Vulcain, qui regarde l’ouest. En face du portique, il érigea deux statues hautes de vingt-cinq coudées ; les Egyptiens appellent Eté celle qui est placée au nord ; Hiver celle du midi ; ils adorent la statue de l’été et lui rendent des honneurs ; ils font le contraire à l’autre. Ce roi posséda une immense somme d’argent, telle qu’aucun de ceux qui lui ont succédé n’a pu la surpasser ni même l’atteindre. Or, il voulut thésauriser en toute sécurité ; il fit donc bâtir en pierres de taille une chambre dont l’un des murs était une partie de l’enceinte du palais ; de son côté, le constructeur, complotant contre ses richesses, imagina de disposer l’une des pierres du mur de telle sorte que deux hommes, ou même un seul, pussent facilement l’ôter. Dès que la chambre fut achevée, le roi y déposa ses trésors ; le temps s’écoula, et le constructeur, étant près de la fin de sa vie, appela ses fils (car il en avait deux) et leur raconta comment, dans sa prévoyance pour eux, et afin qu’ils eussent abondance de biens, il avait usé d’artifice en bâtissant le trésor du roi. Après leur avoir clairement expliqué comment on pouvait enlever la pierre, il leur en donna les dimensions, et leur dit que, s’ils ne les oubliaient pas, ils seraient les intendants des richesses royales. Il mourut, et les jeunes gens ne tardèrent pas à se mettre à l’œuvre ; ils allèrent la nuit autour du palais ; ils trouvèrent la pierre de la chambre bâtie en dernier lieu ; ils la firent mouvoir aisément, et ils emportèrent une somme considérable.
2. Lorsqu’il arriva au roi d’ouvrir cette chambre, il fut surpris de voir combien il manquait de vases à son trésor ; il n’y avait personne à accuser ; les sceaux étaient intacts et la chambre fermée. Comme, à deux ou trois reprises, le nombre lui en parut diminuer toujours (car les voleurs ne se lassaient pas de piller), il prit ce parti : il ordonna que l’on fabriquat des piéges et qu’on les plaçat autour des vases qui contenaient son argent. Les voleurs vinrent, comme depuis le commencement ; l’un d’eux entra, s’approcha d’un vase et soudain fut pris au piége. Il comprit aussitöt dans quel malheur il était tombé ; il appela donc son frère, lui apprit l’accident et lui enjoignit d’entrer au plus vite. "Coupe-moi la tête, ajouta-t-il, quand l’autre fut près de lui ; car, si je suis vu et reconnu, je te perds en même temps que moi". Le frère sentit qu’il avait raison, et il suivit son conseil, puis, ayant rajusté la pierre, il s’en fut à sa maison avec la tête du défunt.
3. Au point du jour, le roi se rendit à son trésor, et fut stupéfait d’y trouver, dans le piége, le corps du voleur sans sa tête ; la chambre n’offrait aucune marque d’effraction, et l’on n’y apercevait ni entrée ni sortie. Dans l’incertitude où le jeta une telle aventure, il imagina un nouvel expédient : il fit suspendre,le long du mur, le corps du voleur, et, plaçant à l’entour des gardes, il leur commanda de saisir et de lui amener quiconque ils verraient pleurer ou gémir. Pendant que le corps était suspendu, la mère, terriblement exaspérée, s’entretenait avec son fils survivant ; elle finit par lui prescrire de s’ingénier, de délier le cadavre comme il pourrait, et de l’apporter en sa demeure, le menaçant, s’il n’obéissait pas, de le dénoncer au roi comme le détenteur de ses richesses.
4. Comme sa mère le pressait durement, et qu’il ne gagnait rien sur elle, malgré ses nombreuses instances, il eut recours à ce stratagème : il bâta des ânes ; puis, ayant rempli de vin des outres, il les chargea sur les ânes, qu’ensuite il poussa devant lui. Or, quand il fut en présence des gardes, auprès du corps suspendu, il tira à lui deux ou trois queues d’outres et les dénoua pendant qu’elles vacillaient ; le vin alors de couler, et lui de se frapper la tête à grands cris, comme s’il n’eût su vers quel âne d’abord courir. Les gardes cependant, à l’aspect du vin coulant à flots, se précipitèrent sur le chemin avec des vases pour en recueillir, comme s’il ne se répandait qu’à leur profit. L’homme feignit contre eux tous une grande colère ; il les accabla d’injures ; ensuite, voyant qu’ils le consolaient, il fit semblant de s’adoucir et de laisser tomber son courroux. Finalement, il poussa ses ânes hors du chemin et rajusta le chargement, tout en se prenant à causer avec les gardes ; l’un de ceux-ci le plaisanta et s’efforça de le faire rire ; en récompense il leur donna une outre. Ils se couchent aussitôt et ne songent plus qu’à se divertir, s’écriant : "Assieds-toi ; reste à boire avec nous." Il se laisse persuader et demeure avec les gardes, qui lui prodiguent des marques d’amitié ; il ne tarde pas à leur donner une seconde outre. A force d’user de ce breuvage libéralement offert. les gardes s’enivrèrent complétement, et ils s’endormirent au lieu même où ils avaient bu. L’homme saisit le moment, et, la nuit étant venue, il délia le corps de son frère, puis, pour les outrager, il rasa la joue droite de chacun des gardes, chargea le cadavre sur ses ânes et reprit son chemin, ayant exécuté les ordres de sa mère.
5. Le roi, lorsqu’on lui apprit que le corps du voleur ayait été enlevé, en fut irrité au dernier point, et voulant de toute manière que celui, quel qu’il fût, qui avait été si habile, fût découvert, il prit, dit-on, des mesures à mon avis tout à fait incroyables : il envoya sa fille dans une maison de débauche ; il lui commanda d’accueillir pareillement tous les hommes, et, avant de se livrer à eux, de les contraindre à lui raconter ce que, dans leur vie, ils avaient fait de plus artificieux et de plus criminel. Celui de qui elle entendrait quelque récit se rapportant aux vols qui avaient été commis, il lui était enjoint de le saisir si bien qu’il ne pût échapper. Tandis qu’elle se conformait aux injonctions de son père, le voleur apprit dans quel but elle menait une telle conduite, et, résolu à vaincre le roi en artifices, il coupa, près de l’épaule, le bras d’un cadavre encore frais, il le plaça sous son manteau, il entra où était la fille du roi, et, lorsqu’elle lui fit la même question qu’aux autres, il lui raconta ce qu’il avait fait de plus criminel ; que son frère, dans le trésor du roi, ayant été pris au piége, il lui avait tranché la tête ; que, plus habile que les gardes, ils les avait enivrés et avait délié le cadavre suspendu de son frère. Celle-ci, dès qu’il eut achevé, le saisit ; mais, dans l’obscurité, le voleur lui avait tendu le bras du mort ; elle le prit, croyant tenir le bras de cet homme, mais il le lui abandonna, gagna la porte et s’enfuit.
6. Lorsque l’on rapporta au roi toutes ces choses, il fut frappé de l’adresse et de l’audace de l’homme. Enfin il envoya dans toutes les villes, et fit proclamer qu’il lui accorderait impunité et bon accueil s’il se présentait devant lui. Le voleur vint plein de confiance ; Rhampsinite l’admira grandement et lui donna sa fille en mariage, comme au plus ingénieux des hommes, estimant que les Egyptiens l’emportaient sur les autres mortels, et lui sur les Egyptiens.
CXXII. Après cela, les prêtres m’ont dit que ce roi descendit vivant au lieu que les Grecs supposent être le séjour de Pluton ; que là, il joua aux dés avec Cerès ; qu’il la gagna quelquefois et que d’autres fois il fut battu par elle ; qu’il revint, ayant reçu de la déesse le présent d’une nappe d’or. A cause de cette descente et après le retour de Rhampsinite, les Egyptiens instituèrent, m’ont-ils dit, une certaine fête, et moi-même je sais que de mon temps ils la célébraient encore ; toutefois je ne puis dire si elle a cette origine ou toute autre. Or, ce jour-là, les prêtres, ayant tissu un manteau, bandent avec une ceinture les yeux de l’un des leurs et le mettent, revêtu de ce manteau, sur le chemin qui conduit au temple de Cérès ; ensuite ils reviennent. Cependant le prêtre, les yeux bandés, est conduit par deux loups à ce temple, qui est à deux stades de la ville, et par eux ramené au lieu d’où il était parti.
CXXIII. Que celui qui trouve croyables les récits des Egyptiens en fasse son profit. Pour moi, dans tout le cours de mon récit, je m’attache à rapporter tout ce que j’ai ouï dire de chacun. Les Egyptiens prétendent que Cérès et Bacchus règnent sur les morts. Or, ils sont les premiers qui aient parlé de cette doctrine selon, laquelle l’âme de l’homme est immortelle et, après la destruction du corps, entre toujours en un autre être naissant. Lorsque, disent-ils, elle a parcouru tous les animaux de la terre et de la mer et tous les oiseaux, elle rentre dans un corps humain ; le circuit s’accomplit en trois mille années. Il y a des Grecs qui se sont emparés de cette doctrine, comme si elle leur était propre, les uns jadis, d’autres réoemment ; je sais leurs noms, mais je ne les écris pas.
CXXIV. Les prêtres m’ont dit encore que, jusqu’à Rhampsinite, l’équité prévalait en Egypte et que la prospérité du pays était grande ; mais après lui Chéops régna et l’on eut à souffrir toute espèce de misère. D’abord, il ferma tous les temples et défendit d’offrir des sacrifices ; ensuite, il força les Egyptiens de travailler pour lui. A quelques-uns, il donna pour tâche de tirer, jusqu’au Nil, des pierres qu’ils extrayaient de la montagne arabique ; à d’autres il prescrivit de passer en barques ces pierres et de les conduire à la montagne libyque. Ils travaillaient sans relâche, au nombre de cent mille hommes, que l’on relevait tous les trois mois. Le peuple accablé employa dix ans à construire le chemin par lequel on transportait les pierres, œuvre, à ce qu’il me semble, à peine moindre que la pyramide, car sa longueur est de cinq stades, sa largeur de dix brasses et sa grande hauteur de huit brasses ; il est fait de pierres de taille, ornées de figures sculptées. A ce chemin on employa donc dix années, pendant lesquelles on fit, en outre, les chambres souterraines, creusées dans la colline où sont les pyramides. Ces chambres, destinées à la sépulture de Chéops, se trouvèrent le dans une île, au moyen de canaux alimentés par l’eau du fleuve. Il fallut vingt années pour la pyramide elle-même ; elle est quadrangulaire, chacune de ses faces a huit plèthres à la base ; sa hauteur est pareillement de huit plèthres ; elle est toute en pierres de taille parfaitement ajustées ; nulle des pierres n’a moins de trente pieds.
CXXV. Cette pyramide a été faite comme je vais dire, en gradin, que les uns nomment échelons, et d’autres petits autels. Lorsque l’on eut construit la base, on éleva le reste des pierres, à l’aide de machines fabriquées avec de courtes pièces de bois ; la force d’une machine agissait d’abord depuis le sol jusqu’au plateau du premier gradin ; on y transportait la pierre que l’on posait sur une seconde machine, qui s’y trouvait fixée.De là elle était montée sur le second gradin, et sur une troisième machine. Autant il y avait de rangées de gradins, autant il y avait de machines. Il est possible cependant qu’il n’y eût qu’une seule machine portative : en ce cas, on la montait de gradin en gradin, après y avoir élevé la pierre. Car il faut que je rapporte les deux procédés, comme ils m’ont été dits. Le sommet de la pyramide fut achevé avant le reste ; on donna ensuite la dernière main au gradin suivant, et l’on termina par le plus bas, par celui qui touchait au sol. On a marqué en caractères égyptien, sur la pyramide, pour combien les ouvriers ont consommé d’aulx, d’oignons et de persil. Autant que je puis m’en souvenir, l’inscription, que l’interprète m’a expliquée, signifie que la la somme s’élève à seize cent talents d’argent. Si ces choses ont autant coûté, que n’a-t-on pas dépensé en outils de fer, en vivres et en vêtements, durant le temps employé à bâtir, qui a été ce que j’ai dit, outre, comme je le pense, celui, non médiocrement long, qu’il a fallu pour tailler les pierres, les conduire et faire sous terre les excavations ?
CXXVI. Chéops en vint à un tel degré de dépravation, que, manquant d’argent, il fit, dit-on, entrer sa fille dans une maison de débauche, lui ordonnant de gagner une certaine somme ; les prêtres ne m’ont pas dit combien. Elle obéit ; elle amassa la somme fixée par son père ; et de plus, elle eut l’idée de laisser un monument à elle propre ; elle demanda donc, à chacun de ceux qui l’approchaient, le don d’une pierre. De ces pierres, on prétend que fut bâtie celle des pyramides qui est au milieu des trois, un peu en avant de la plus grande, et qui a, sur chaque côté, un plèthre et demi à la base.
CXXVII. Chéops, au rapport des Égyptiens, régna cinquante ans ; après sa mort son frère Chéphren hérita de la royauté et se comporta comme lui en toutes choses ; il bâtit une pyramide moindre, par ses dimensions, que celle du feu roi ; je l’ai moi-même mesurée ; elle n’a ni chambres souterraines, ni canaux qui conduisent jusqu’à ses pieds l’eau du fleuve, comme cela a lieu pour l’autre, où des dérivations du Nil forment une île dans laquelle on dit que gît le corps de Chéops. Après avoir élevé le premier gradin en pierres marbrées d’Ethiopie, il donna à la pyramide quarante pieds d’élévation de moins qu’à la première, dont elle est peu éloignée ; toutes les deux sont sur le même plateau, dont la hauteur est d’environ cent pieds. Selon les prêtres, Chéphren a régné cinquante-six ans..
CXXVIII. On compte donc cent six ans pendant lesquels les Egyptiens souffrirent toute espèce de misère ; les temples, durant tout ce temps, furent fermés, on ne les ouvrit pas un seul instant. Le peuple, dans sa haine pour ces rois, évite de les nommer : il appelle les pyramides, pyramides de Philition ; c’est le nom d’un pâtre qui alors paissait en cet endroit ses troupeaux.
CXXIX. Après Chéphren, les prêtres m’ont dit que Mycérinus, fils de Chéops, monta sur le trône. Les actions de son père ne lui étaient point agréables, II rouvrit les temples, il renvoya le peuple, réduit aux dernières extrémités de la souffrance, à ses fêtes religieuses et à ses travaux ; enfin il rendit la justice avec plus d’équité qu’aucun des précédents rois. On le loue à ce sujet plus que tous ceux qui ont régné sur l’Egypte : car non-seulement il jugeait bien, mais à celui qui se plaignait de sa décision, il faisait quelque présent qui apaisait son mécontentement. Cependant ce Mycérinus, si doux, si attentif à s’occuper du bonheur des Egyptiens, fut assailli par des calamités qui commencèrent par la mort de sa fille. C’était le seul enfant qu’il eût en ses demeures ; il ressentit du coup qui le frappait une douleur extrême, et, voulant ensevelir sa fille avec plus d’éclat qu’aucune autre, il fit faire une génisse en bois creux que l’on dora, et dans ses flancs il étendit sa fille morte.
CXXX. Cette génisse ne fut point enterrée ; encore de mon temps, on la voyait à Saïs en la demeure royale, dans une chambre richement ornée : près d’elle des parfums de toute sorte brûlaient chaque jour, et pendant la nuit entière une lampe était allumée. Non loin de cette génisse, dans une autre chambre, sont exposées les images des concubines de Mycérinus, à ce que m’ont dit les prêtres de Saïs. Véritablement, il y a là vingt grandes statues de bois, représentant des femmes nues ; qui sont-elles ? Je n’en puis dire que ce que l’on m’a raconté.
CXXXI. Quelques-uns, au sujet de cette génisse et de ces statues colossales, font ce récit : Mycérinus aurait désiré sa fille et se serait uni à elle, malgré sa résistance : ensuite l’enfant se serait étranglée de désespoir, puis il l’aurait ensevelie dans la génisse ; et la reine aurait coupé les mains des suivantes qui avaient livré la jeune fille à son père. Maintenant, leurs images ont été traitées comme elles-mêmes l’avaient été de leur vivant. Selon moi, ceux qui font ce conte tiennent de vains propos d’un bout à l’autre, et surtout au sujet des mains des statues, car nous les avons vues nous-mêmes ; elles ont perdu par l’action du temps leurs mains, qui gisent encore auprès d’elles.
CXXXII. La génisse a le corps couvert d’une housse de pourpre, hormis le cou et la tête, qui sont plaqués d’épaisses lames d’or ; entre ses cornes brille le cercle du soleil, imité en or ; elle ne se tient pas droite, mais sur les genoux ; sa taille est celle d’une grande vache vivante. On la fait sortir de sa chambre, où elle est placée, tous les ans, le jour de la fête pendant laquelle les Egyptiens se frappent pour le dieu que je n’ai point nommé, lorsque j’en aurais eu l’occasion. Alors donc, on conduit cette génisse au grand jour, parce que, dit-on, la fille de Mycérinus, en mourant, lui a demandé de voir le soleil une fois chaque année.
CXXXIII. Après la mort de sa fille, voici le second malheur qui atteignit le roi : un oracle lui vint de la ville de Buto, déclarant qu’il n’avait plus que six ans à vivre et que la septième année il mourrait. Il en fut cruellement affligé, et il envoya des reproches à l’oracle, se plaignant de ce que son père et son oncle, après avoir fermé les temples, perdu le souvenir des dieux, opprimé les hommes, avaient longtemps vécu, tandis que lui, religieux comme il était, devait si promptement périr. Le second message de l’oracle répondit qu’à cause de cela même sa vie serait abrégée ; qu’il n’avait point fait ce qu’il avait à faire ; que l’Egypte aurait dû souffrir cent cinquante ans ; que les deux rois ses prédécesseurs l’avaient compris, et lui non. Mycérinus, à ces paroles, se vit condamné ; il fit fabriquer une : multitude de lampes pour les allumer à la nuit, boire et mener : vie joyeuse, sans cesser ni nuit ni jour ; errant sur les lacs, dans, les bois, et partout où il apprenait qu’il trouverait une occasion de plaisir. Il avait imaginé de faire de la nuit le jour, afin de mettre en défaut L’oracle et de vivre douze années au lieu de six.
CXXXIV. Ce roi aussi laissa une pyramide, beaucoup moindre que celle de son père ; pareillement quadrangulaire, elle n’a de chaque côté que trois plèthres moins vingt pieds, et est construite moitié en pierres d’Ethiopie. Quelques Grecs prétendent qu’elle provient de Rhodope, femme prostituée ; mais ils ne sont pas dans le vrai. Ils est évident pour moi qu’ils parlent sans savoir ; ce qu’était Rhodope : car ils ne lui attribueraient pas la construction d’une telle pyramide, à laquelle, on peut le dire, des milliers de talents ont été dépensés. En outre, il faut considérer que Rhodope florissait, non dans ces temps-Ià, mais sous le règne d’Amasis ; elle vivait donc nombre d’années après les rois qui ont bâti les pyramides. Née en Thrace, esclave de Jadmon fils du Samien Héphestopole, elle fut compagne de servitude d’Esope, le fabuliste. En effet, ce demier appartint à Jadmon. comme le démontre surtout le fait suivant : lorsque les Delphiens, obéissant à un oracle, firent plusieurs fois appel à celui qui voudrait recevoir l’amende due pour le meurtre d’Esope, nul autre ne se présenta qu’un Jadmon, petit-fils de l’ancien Jadmon ; donc Esope appartint à celui-ci.
CXXXV. Or, Rhodope se rendit en Egypte, Xanthe le Samien l’y ayant emmenée. Là, elle fit son métier et fut rachetée à grand prix par un homme de Mytilène, Charaxe, fils de Scamandronyme, frère de la femme poëte Sapho. Ainsi Rhodope sortit d’esclavage et elle demeura en Egypte, et comme elle était douée de beaucoup de grâce, elle acquit de grandes richesses, autant qu’il était possible à une Rhodope, mais pas assez pour élever une telle pyramide. En effet de nos jours encore, il est facile à qui le veut de voir le dixième de ses biens, et rien là n’autorise à lui attribuer une fortune immense. Rhodope eut le désir de laisser à la Grèce un souvenir de sa personne ; elle fit donc exécuter un ouvrage tel que nul autre n’a imaginé ou consacré dans un temple le pareil, et elle le dédia à Delphes, en mémoire d’elle-même. Elle commanda et paya, du dixième de ses richesses, un grand nombre de broches de fer, à rôtir des bœufs, autant qu’on en put fabriquer au prix de ce dixième, puis elle les envoya à Delphes. Elles sont maintenant amoncelées derrière l’autel que ceux de Chios ont consacré, vis-à-vis le temple. Les courtisanes de Naucratis sont habituellement gracieuses ; l’une des premières, celle qui nous occupe, se rendit si célèbre par sa grâce, que tous les Grecs connaissent le nom de Rhodope. Plus tard, le nom d’Achédice a été à son tour fameux, mais moins que celui de l’autre et le sujet de moins d’entretiens. Charaxe, celui qui avait racheté Rhodope, revint à Mytilène, et Sapho le railla souvent dans ses vers. Mais il est temps de laisser là Rhodope.
CXXXVI. Les prêtres m’ont dit qu’après Mycérinus. Asychis avait été roi d’Egypte. Il éleva le portique du temple de Vulcain, du côté du midi, le plus beau et le plus grand de tous. Car s’ils sont tous ornés de figures sculptées, si l’aspect de la construction varie partout à l’infini, ce côté est plus varié et plus magnifique encore. Sous ce règne, dit-on, il y eut grande disette de monnaie frappée ; les Egyptiens, en conséquence, rendirent une loi qui permettait d’emprunter en donnant pour gage le cadavre de son père ; une clause additionnelle permit au préteur de disposer de la chambre sépulcrale de l’emprunteur, et, en cas de refus d’acquitter leur dette, ceux qui avaient donné un tel gage encouraient la punition que voici : en cas de mort, impossibilité d’obtenir la sépulture, ni dans le sépulcre paternel, ni dans aucun autre ; interdiction d’ensevelir aucun des leurs. Asychis, voulant surpasser ses prédécesseurs, bâtit en briques une pyramide avec l’inscription suivante gravée sur une pierre : "Ne me méprise pas à cause des pyramides de pierre ; je l’emporte sur elles autant que Jupiter sur les autres dieux ; car en plongeant un épieu dans le lac, en réunissant ce qui s’y attachait d’argile, on a fait les briques dont j’ai été construite." Telles sont les choses que ce roi a faites.
CXXXVII. Après lui, selon les prêtres, régna un aveugle de la ville d’ Anysis, nommé lui-même Anysis. Sous ce règne, les Ethiopiens et leur roi Sabacos envahirent l’Egypte avec une grande armée. L’aveugle s’enfuit et se réfugia dans les marais ; l’Ethiopien régna sur l’Egypte cinquante ans ; il mit en pratique ce qui suit : lorsque l’un des Egyptiens commettait un crime, comme il ne voulait faire périr aucun d’eux, il jugeait le coupable selon la gravité de sa faute, et le condamnait à exhausser sa ville natale en y amoncelant de la terre. Ainsi les villes devinrent plus hautes encore qu’elles ne l’étaient. Le sol avait d’abord été exhaussé sous Sésostris par ceux qui avaient creusé les canaux ; sous l’Ethiopien, elles atteignirent leur élévation actuelle. La plus haute est, à ce qu’il me semble, Bubaste, ville où se trouve le temple bubastien, très-digne d’être mentionné : car, si grands et si riches que soient les autres, nul ne satisfait plus la vue. Bubaste veut dire en grec Diane.
CXXXVIII. Voici la description de son temple : hormis l’entrée, c’est une île, car deux canaux du fleuve, sans se confondre, pénètrent jusqu’à cette entrée, après quoi ils entourent le temple, l’un à droite, l’autre à gauche ; leur largeur est de cent pieds, et des arbres les couvrent de leur ombre. Les portiques ont dix brasses de hauteur ; ils sont ornés de figures de six coudées, d’une beauté remarquable ; le temple étant au centre de la ville est de toutes parts aperçu de ceux qui en font le tour, car, comme elle a été exhaussée et que le sol du temple est resté le même, on le voit tel qu’il a été érigé dès l’origine. Alentour court un mur où des images sont gravées. Il y a intérieurement un bois sacré de grands arbres plantés autour du vaisseau où est placée la statue de la déesse. L’ensemble de l’édifice est carré et a un stade de côté. Vers l’entrée s’étend un chemin de pierres d’au moins trois stades, traversant la place du marché dans la direction de l’orient et large de quatre plèthres ; sur les deux bords de cette chaussée sont plantés des arbres dont la tête est voisine du ciel ; ce chemin conduit au temple de Mercure : tel est l’enclos de Diane.
CXXXIX. Les prêtres rapportent ainsi la cause du départ de l’Ethiopien : pendant son sommeil, il eut une vision telle qu’il résolut de s’enfuir ; il lui sembla qu’un homme, se tenant auprès de lui, l’exhortait à réunir tous les prêtres de l’Egypte et à les couper par le milieu du corps. Or, ajoutent-ils, après avoir eu cette vision, il pensa que les dieux avait simulé cet ordre, afin qu’ayant commis un sacrilège envers les choses saintes, il s’attirat quelque malheur, de la part des dieux eux-mêmes ou de la part des hommes. Il se décida donc à ne le point exécuter et au contraire à partir, puisque le temps pendant lequel il lui avait été prédit qu’il régnerait sur l’Egypte était écoulé. En effet, lorsqu’il était encore en Ethiopie, les oracles dont se servent les Ethiopiens lui apprirent qu’il devait régner cinquante ans sur l’Egypte ; comme ce nombre d’années était accompli et que sa vision l’avait troublé, Sabacos partit volontairement.
CXL. Lorsque l’Ethiopien eut quitté l’Egypte, l’aveugle régna de nouveau, quittant le marais où il avait demeuré cinquante ans, pendant lesquels il avait formé une île avec de la terre et des cendres. Car, chaque fois que les Egyptiens, à l’insu de Sabacos, lui apportaient des vivres, selon ce qu’il leur était prescrit il leur demandait de lui faire aussi présent d’un peu de cendres, Cette île, personne ne put la découvrir ; durant plus de quatre cents ans, les rois qui précédèrent Amyrtée ne furent point assez habiles pour la trouver ; on la nomma l’île d’Elbo ; son étendue est de dix stades dans tous les sens.
CXLI. Après Anysis régna le prêtre de Vulcain que l’on appelait Séthon. Celui-ci tint en mépris et négligea les guerriers égyptiens, parce qu’il n’avait pas besoin d’eux. Il leur fit subir plus d’une humiliation, et, entre autres, celle de les dépouiller de leurs champs. Car, à chaque chef de famille, sous les premiers rois, douze arpents d’excellentes terres avaient été donnés. Après cela, Sennachérib, roi des Arabes et des Assyriens, fit entrer en Egypte une grande armée, et les guerriers égyptiens refusèrent de combattre. Le prêtre, enveloppé dans ces difficultés, entra au temple et, devant la statue, se lamenta au sujet des dangers qu’il allait courir. Pendant qu’il gémissait, le Sommeil vint à lui et il lui sembla, en une vision, qu’un dieu, se tenant à ses côtés, le rassurait et lui promettait qu’il n’ éprouverait aucun échec en résistant à l’armée des Arabes : car lui-même devait lui envoyer des auxiliaires. Plein de confiance en ce songe, il réunit ceux des Egyptiens qui voulurent le suivre pour les conduire en armes à Péluse, porte de l’Egypte de ce côté. Nul des guerriers ne l’accompagna, mais des petits marchands, des foulons, des vivandiers. Ils arrivèrent à leur poste, et, durant la nuit, une nuée de rats des champs se répandit sur leurs adversaires, dévorant leurs carquois, les cordes de leurs arcs, les poignées de leurs boucliers, de telle sorte que, le lendemain, les envahisseurs se voyant dépouillés de leurs armes, s’enfuirent, et qu’un grand nombre fut tué. On voit maintenant dans le temple de Vulcain la statue en pierre de ce roi, ayant sur la main un rat et cette inscription : "Que celui qui me regarde soit pieux."
CXLII. A ce point du récit, les prêtres m’ont fait remarquer que du premier roi à Séthon, le dernier de tous, il y avait eu trois cent quarante et une générations d’hommes et le même nombre de rois et de grands prêtres. Or, trois cents générations d’hommes font dix mille ans, à trois générations par cent ans ; les quarante-une générations de surplus donnent treize cent quarante ans. Ainsi, m’ont-ils dit, onze mille trois cent quarante ans se sont écoulés, durant lesquels nul des dieux n’a pris la forme humaine, et rien de pareil n’est arrivé, depuis le premier jusqu’au dernier des rois de l’Egypte. Pendant ce temps, ont-ils ajouté, le soleil s’est levé quatre fois hors du lieu accoutumé ; deux fois il s’est levé où maintenant il se couche ; deux fois il s’est couché où maintenant il se lève, et il n’en est résulté aucun changement pour l’Egypte ni à l’égard de la terre, ni à l’égard du fleuve, ni pour les maladies, ni pour la mortalité.
CXLIII. Avant moi, comme Hécatée rl’historien faisait sa généalogie à Thèbes et rattachait sa descendance à un dieu, son seizième aïeul, les prêtres de Jupiter en agirent avec lui de même qu’avec moi, sauf que je ne leur faisais pas ma généalogie. Après m’avoir conduit dans une vaste salle intérieure, ils comptèrent, en me les montrant, de grandes statues de bois dont le nombre était celui que j’ai mentionné plus haut ; car chaque grand prêtre, de son vivant, place là son image. Tout en comptant donc et en me montrant les images en commençant par le dernier mort, les prêtres me firent remarquer que chacun de ces grands prêtres était le fils de son prédécesseur, et ils les passèrent en revue jusqu’à ce que je les eusse vus tous. Hécatée faisant sa propre généalogie et la rattachant à un dieu son seizième ancêtre, ils lui opposèrent cette énumération, n’admettant pas, d’après elle, que d’un dieu eût pu naitre un homme, et voici sur quoi ils appuyèrent leur contradiction : chacune des statues, dirent-ils, représente un Piromis né d’un Piromis ; ils en montrèrent donc trois cent quarante-cinq, et toujours un Piromis provenait d’un Piromis, sans que jamais ni dieu ni héros se rattachât à eux ; or Piromis se traduit en grec par noble et bon. CXLIV. Tels avaient été en effet, me dirent-ils, tous ceux dont ils me montrèrent les images, et cependant bien différents des dieux. Antérieurement à ces hommes, les dieux avaient régné sur l’Egypte, demeurant avec les mortels, et toujours l’un d’eux était roi. Le dernier fut Orus, fils d’Osiris, que les Grecs nomment Apollon ; après avoir déposé Typhon, ce dieu régna le dernier sur l’Egypte. Osiris est chez les Grecs Bacchus.
CXLV. Les Grecs croient que les dieux les plus récents sont Hercule, Bacchus et Pan ; chez les égyptiens, Pan est très-ancien et l’un de ceux que l’on appelle les huit premiers dieux ; Hercule est des seconds, de ceux qu’on appelle les douze, et Bacchus est des troisièmes, qui sont nés des douze dieux. J’ai déjà rapporté combien d’années, selon les Egyptiens, se sont écoulées depuis Hercule jusqu’au roi Amasis ; ils en comptent beaucoup plus à partir de Pan, et moins (quinze mille ans seulement) à partir de Bacchus. Ils affirment qu’ils connaissent ces nombres avec certitude, parce qu’ils ont toujours supputé et inscrit les années. Or, de Bacchus, né de Sémélé, jusqu’à moi, il y a environ seize cents ans, et neuf cents, pas davantage, depuis l’Hercule fils d’Alcmène ; quant au Pan fils de Pénélope (car les Grecs disent qu’il est né d’elle et de Mercure), il est moins ancien que la guerre de Troie, et remonte à environ huit cents ans avant notre époque.
CXLVI. De ces deux opinions, il est permis à chacun d’adopter celle qui lui parait la plus croyable ; pour moi, j’ai déjà fait connaître mon choix. En effet si ces dieux, si Bacchus, fils de Sémélé, si Pan, fils de Pénélope, s’étaient illustrés et avaient vieilli en Grèce, comme on le rapporte d’Hercule, fils d’Amphitryon, on pourrait dire que nés hommes, ils ont pris les noms de divinités qui leur étaient antérieures de bien des années. Mais les Grecs racontent de Bacchus qu’aussitôt né, Jupiter le cousit dans sa cuisse et l’emporta à Nysa, qui est au-dessus de l’Egypte et de l’Ethiopie ; et de Pan, ils ne peuvent rien dire de ce qui lui est advenu. Il est donc évident pour moi que les Grecs, ayant appris le nom de ces dieux longtemps après ceux des autres divinités, ont fait remonter leur origine et leur généalogie à l’ époque où ils les ont connus.
CXLVII. J’ai reproduit des récits propres aux Egyptiens eux-mêmes ; je vais maintenant raconter des événements arrivés en leur contrée, et sur lesquels ils sont d’accord avec les autres hommes ; j’y ajouterai ce que j’aurai vu de mes propres yeux. Les Egyptiens, devenus libres après le règne du prêtre de Vulcain, divisèrent le royaume en douze parts et instituèrent douze rois, car en aucun temps ils n’ont été capables de vivre sans rois. Ceux qu’ils choisirent s’allièrent entre eux par des mariages et régnèrent en observant ces conventions : Ne se rien prendre les uns aux autres ; ne point chercher à posséder l’un plus que l’autre ; rester, autant que possible, unis. Ils firent et maintinrent ces lois, parce : que dès l’origine, aussitôt qu’iIs eurent pris le pouvoir, un oracle leur prédit que celui des douze qui, dans le temple de Vulcain, ferait des libations avec un casque d’airain, deviendrait roi de l’Egypte entière ; en conséquence, ils n’entraient dans aucun temple les uns sans les autres.
CXLVIII. Il leur parut à propos de laisser un monument érigé en commun, et, en vue de leur gloire, ils bâtirent le labyrinthe, un peu au-dessus du lac de Mœris, près de la ville des crocodiles. Je l’ai vu et l’ai trouvé au-dessus de tout ce que l’on peut dire. Car, si l’on réunissait, sous un seul aspect, tous les remparts et toutes les constructions de la Grèce, l’ensemble parattrait avoir coûté moins de travail et de dépense que le labyrinthe. Quelque admiration que méritent les temples d’Ephèse et de Samos, les pyramides déjà les surpassaient en renommée, car chacune d’elles équivaut aux plus grands édifices des Grecs. Or, le labyrinthe l’emporte de beaucoup sur les pyramides. En effet, il se compose de douze cours couvertes ; leurs portes sont vis-à-vis les unes des autres : six du côté du nord, six au midi ; un seul mur extérieur enveloppe toutes les cours. Les chambres sont doubles, les unes souterraines, les autres au rez-de-chaussée ; il y en a trois mille : quinze cents par étage. Nous avons vu et traversé les chambres hautes, nous en parlons après les avoir visitées ; nous ne connaissons les souterraines que par ouï-dire. Car les Egyptiens qui en ont la garde ont refusé de nous les montrer, disant qu’elles renfermaient les sarcophages des rois fondateurs du labyrinthe, et des crocodiles sacrés. Ainsi nous parlons des chambres inférieures d’après autrui, mais nous avons vu les chambres supérieures, le plus grand des travaux des hommes. Les passages à travers les chambres, les circuits à travers les cours, nous causaient, par leur variété, mille surprises, alors que nous passions d’une cour dans les chambres, des chambres dans des galeries, des galeries dans d’autres espaces couverts, et des chambres dans d’autres cours. Le plafond de toutes les chambres est en même pierre que les murs ; murs et plafonds sont ornés d’un grand nombre de figures sculptées. Chaque cour a un péristyle intérieur en pierres blanches, merveilleusement appareillées. A chacun des angles du labyrinthe, il y a une pyramide de quarante brasses, sur laquelle sont sculptées des figures diverses ; on y entre par une voie souterraine.
CXLIX. Ce labyrinthe, tel que je viens de le décrire, excite cependant moins d’admiration que le lac Mœris auquel il touche. Le lac a de périmètre trois mille six cents stades ou soixante schènes, le même nombre que la côte du Delta. Il s’étend du nord au sud-est et a cinquante brasses dans sa plus grande profondeur ; il démontre lui-même qu’il a été creusé et fait de main d’homme : car, vers son centre, deux pyramides de cent brasses chacune, dont moitié dans l’eau et moitié au-dessus de la surface ont été construites, l’une et l’autre surmontées d’une grande statue de pierre, assise sur un trône. Ainsi les pyramides ont cent brasses : or cent brasses font un stade de six plèthres, la brasse ayant six pieds ou quatre coudées ; le pied ayant quatre palmes, et la coudée six palmes. L’eau du lac ne jaillit point du sol, qui est, en ce lieu-là, prodigieusement aride ; elle est amenée du fleuve par des canaux ; pendant six mois elle coule dans le lac ; pendant six mois elle en sort et retourne au Nil. Quand elle reflue hors du lac, elle rapporte au roi un talent d’argent par jour, à cause du poisson ; quand elle y entre, seulement vingt mines.
CL. Les habitants me dirent aussi de quelle manière le lac se jette, par un souterrain, dans la Syrte de Libye, en courant à l’ouest dans l’intérieur des terres, le long de la montagne qui est au-dessus de Memphis. Comme je ne voyais pas de monceau provenant de l’excavation du sol, malgré tout mon soin à en chercher, je demandai aux habitants voisins du lac, où était la terre qu’on avait extraite. Ils me dirent où elle avait été emportée et je les crus facilement ; car je savais, pour l’avoir entendu raconter, qu’à Ninive, ville des Assyriens, dans une autre circonstance, on avait fait de même. En effet, des voleurs imaginèrent de ravir les immenses richesses que le roi Sardanapale gardait en un trésor souterrain. En commençant donc par leur maison, ils creusèrent jusqu’à la demeure royale. Quand la nuit était venue, ils transportaient la terre qu’ils avaient enlevée, dans le Tigre, fleuve qui coule auprès de Ninive. Or, j’appris qu’en l’Egypte, lorsque l’on creusa le lac, on agit pareillement ; seulement on n’attendait pas la nuit, mais on opérait en plein jour ; les Egyptiens portaient au Nil la terre qu’ils avaient retirée, et le fleuve, après l’avoir recueillie. la dispersait. C’est ainsi, dit-on, qu’on a creusé le lac.
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