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 Euterpe - ch. 151 à 182

Histoires - Livre II - Euterpe

Hérodote

Traduit par Pierre Giguen - 1860


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CLI. Les douze rois se conformèrent à la justice ; le temps s’écoula et, comme ils sacrifiaient dans le temple de Vulcain, le dernier jour de la fête, leur devoir était de faire des libations ; le grand prêtre leur apporta donc les coupes d’or dont ils avaient coutume de se servir ; mais il se trompa de nombre et, pour eux douze, il n’y eut que onze coupes. Alors le dernier dans l’ordre où ils étaient placés, Psammitique, n’ayant point de coupe, ôta son casque qui était d’airain, le présenta et fit sa libation. Tous les rois portaient des casques et, à ce moment, ils les avaient sur la tête. Psammitique ne songeait pas à mal en se servant de son casque ; les rois cependant rapprochèrent ce qu’il avait fait de ce qui était prédit : savoir que celui des douze qui ferait des libations avec un casque d’airain devien­drait seul roi d’Egypte ; se rappelant la prophétie, ils ne jugè­rent point cependant qu’il fallût mettre à mort Psammitique, parce qu’ils reconnurent, après examen, qu’il avait agi sans aucune préméditation ; mais ils le bannirent dans le marais, le dépouillant de presque tout son pouvoir, et lui interdisant de sortir de sa résidence pour se mêler aux autres Egyptiens.
CLII. Or, ce Psammitique avait fui jadis devant l’Ethiopien Sabacos qui avait tué son père Nécos. Il était réfugié en Sy­rie lorsque l’Ethiopien partit à cause de la vision d’un songe, et ceux des Egyptiens qui habitaient le nome de Saïs le ramenè­rent. Plus tard, étant roi, il fut condamné par les onze, à cause de son casque, à s’en aller une seconde fois dans le marais. Ir­rité de la manière outrageuse dont il avait été traité, il conçut le dessein de se venger de ceux qui l’avaient banni, et d’abord il envoya dans la ville de Buto pour consulter l’oracle de Latone, le plus infaillible de tous ceux de l’Egypte. il reçut cette ré­ponse : "La vengeance viendra par mer, quand apparaîtront les hommes d’airain." Or, il ne pouvait croire à ces hommes d’airain qui devaient être ses auxiliaires. Mais, peu de temps s’était écoulé, lorsqu’une tempête entraîna en Egypte des Ioniens et des Cariens qui avaient mis à la voile pour exercer la pira­terie. Ils débarquèrent couverts d’armes d’airain, et quelqu’un des Égyptiens, qui n’avait jamais vu d’hommes armés de cette manière, alla dans le marais annoncer à Psammitique que des hommes d’airain, venant de la mer, pillaient les campagnes. Celui-ci, comprenant que l’oracle s’accomplissait, fit bon accueil à ces étrangers ; il Ies décida par de magnifiques promesses à se joindre à lui. Dès qu’il les eut persuadés, avec leur secours et celui de ses partisans indigènes, il renversa les onze rois.
CLIII. Maître de l’Egypte entière, Psammitique éleva le por­tique du temple de Vulcain à Memphis, qui regarde le midi ; il construisit la tour d’Apis, dans laquelle on nourrit Apis, dès qu’il s’est manifesté ; il la bâtit vis-à-vis le portique, tout en­tière entourée d’un péristyle et remplie de sculptures ; dans ces édifices, des statues de douze coudées sont substituées aux co­lonnes. Apis est l’Epaphus des Grecs.
CLIV. Psammitique donna aux Ioniens et aux Cariens qui l’avaient secondé des terres où ils s’établirent en face les uns des autres, séparés par le Nil. Ce territoire fut appelé le Camp ; il le leur donna et il remplit toutes ses autres promesses. De plus, il leur confia des fils d’Égyptiens pour qu’ils leur enseignassent la langue grecque. Les interprètes égyptiens d’aujourd’hui des­cendent de ceux à qui ils l’ont apprise. Les Ioniens et les Ca­riens habitèrent longtemps le même territoire qui est situé vers la mer, un peu au-dessous de la ville de Bubaste, sur la bouche pélusienne du fleuve. Plus tard, le roi Amasis les en fit partir et les établit dans Memphis pour former sa garde contre son peuple. Depuis leur établissement en Egypte, les Grecs ayant entretenu des relations avec ce pays, nous avons su avec exactitude tout ce qui s’y était passé, sous Psammitique et ultérieurement. Ils ont été les premiers qui se soient fixés en Egypte, parlant une autre langue que celle du pays. Les bassins de leurs navires et les ruines de leurs maisons existaient encore de mon temps dans le lieu qu’Amasis leur fit abandonner. Ainsi Psammitique eut toute l’Egypte.
CLV. J’ai déjà mentionné plus d’une fois l’oracle qui existe en cette contrée ; je vais maintenant en parler aussi Ionguement qu’il le mérite. Cet oracle est dans l’enclos de Latone, en la grande ville sise sur la bouche du Nil que l’on appelle Sébennytique, l’une des entrées de l’Egypte par mer. Le nom de la ville où se trouve l’oracle est, comme je l’ai dit précédem­ment, Buto ; elle contient, en outre, un enclos d’Apollon et de Diane. Le lieu consacré à Latone, où réside l’oracIe, est vaste, et ses portiques ont six brasses de hauteur ; par les choses remarquables qu’il renferme, j’indiquerai celle qui m’a paru la plus merveilleuse : c’est le temple même de la divinité, fait d’une seule pierre dont les parois ont en tous sens les mêmes dimensions ; elle est haute, longue et large de quarante coudées ; une autre pierre forme la toiture, et son entablement est de quatre coudées.
CLVI. C’est bien, de toutes les choses remarquables de l’en­clos, la plus merveilleuse ; vient ensuite l’île Chemnis ; elle est située contre le temple de Buto, dans un lac vaste et profond et les Egyptiens disent qu’elle est flottante. Je ne rai vue moi-­même ni flotter ni se mouvoir, et j’ai été surpris d’entendre dire qu’il y eût une île flottante. Un vaste temple d’Apollon, où ont été érigés trois autels, existe en cette île où croissent beaucoup de palmiers et d’autres arbres, fruitiers ou stériles. Les Egyptiens, après avoir dit qu’elle est flottante, ajoutent ce récit : Latone, l’une des huit premières divinités, demeurait en la ville de Buto, où est son oracle dont nous parlons. Or, elle vint en cette île, qui alors n’était pas flottante ; elle y reçut en dépôt, des mains d’Isis, Apollon, qu’elle sauva en le cachant dans cette île qu’on dit flottante aujourd’hui, lorsque Typhon arriva, cherchant de toutes parts, et voulant trouver le fils d’Osiris. Selon les Egyptiens, Apollon et Diane sont les enfants de Bacchus et d’Isis, et c’est Latone qui les a sauvés et nour­ris. En égyptien, Apollon s’appelle Orus, Cérès Isis, et Diane Bubaste. C’est dans ce récit, et non ailleurs, qu’Eschyle, fils d’Euphorion, seul des anciens poëtes, a puisé l’idée de faire Diane fille de Cérès. C’est ainsi que l’île est devenue flottante, du moins ils le disent.
CLVII. Psammitique régna sur l’Egypte cinquante-quatre ans, et pendant vingt-neuf ans il tint assiégée Azot, grande ville de Syrie, qu’il prit finalement. Cette Azot est, à notre connaissance, celle de toutes les villes qui, étant assiégée, résista le plus longtemps.
CLVIII. Nécos, fils de Psammitique, lui succéda ; il mit la première main au canal qui conduit à la mer Rouge, et que le Perse Darius acheva. Sa longueur est de quatre jours de navi­gation, et il est assez large pour que deux trirèmes puissent, à la rame, marcher de front. Il prend l’eau du Nil un peu au­dessus de la ville de Bubaste et passe à la ville arabe de Patumet puis il se jette dans la mer Rouge. Il est creusé d’abord dans la plaine d’Egypte, contiguë à l’Arabie, au-dessus de laquelle s’étend, jusqu’en face de Memphis ; la montagne où sont les car­rières. Le canal côtoie longtemps le pied des monts, de l’occi­dent à l’orient : ensuite il traverse les gorges et passe au midi et au sud-ouest de la montagne, jusqu’à ce qu’il atteigne le golfe arabique. Pour aller de la mer du Nord à celle du Sud, qu’on appelle aussi Rouge, le chemin le plus court partirait du mont Casius, qui sépare l’Egypte de la Syrie ; il n’y aurait par là que mille stades : c’est la moindre distance ; le canal est beau­coup plus long parce qu’il fait beaucoup de détours ; en le creu­sant, sous le règne de Nécos, cent vingt mille Egyptiens péri­rent. Nécos s’arrêta à la moitié de l’œuvre, empêché par un oracle qui lui déclara qu’il travaillait pour un barbare ; les Egyptiens appellent barbares ceux qui ne parlent point leur langue.
CLIX. Nécos, après avoir abandonné le canal, tourna son attention vers les entreprises guerrières, et il fit construire des trirèmes, tant sur la mer du nord que sur le golfe arabique, dans la mer Rouge ; on voit encore les bassins de construction. Il se servit de ces navires selon l’occurrence ; cependant il entra par terre en Syrie, se heurta contre ses adversaires à Magdotos, les vainquit, et prit ensuite la grande ville de Kady­tis. Il consacra en l’honneur d’Apollon les vêtements qu’il por­tait en cette guerre, et il les envoya aux Branchides, chez lies Milésiens. Après cette expédition, il mourut, ayant régné seize ans, et il laissa le pouvoir à son fils Psammis.
CLX. Sous le règne de Psammis, des députés éléens allèrent en Egypte. Les Eléens se glorifiaient de diriger les jeux olym­piques avec plus d’honnêteté et de justice que nulle autre part chez les humains, et ils pensaient que les Egyptiens, les plus sages des hommes, ne trouveraient rien qui fût supérieur à leurs règlements. A leur arrivée en Egypte, les Eléens dirent pourquoi ils y étaient venus ; alors le roi convoqua ceux de son peuple qui s’étaient fait un renom par leur sagesse. Lorsqu’ils furent réunis, les Eléens leur exposèrent tout ce qui concernait leur manière de régler les jeux, et terminèrent en déclarant que le but de leur voyage était le désir d’apprendre si les Egyptiens pourraient trouver quelque chose de mieux. Après s’être con­sultés, les Egyptiens leur firent cette question : "Vos conci­toyens peuvent-ils concourir ? - Il est permis, répondirent-ils, à qui le veut de prendre part au concours, soit parmi nous, soit parmi les autres Grecs." Or, les Egyptiens répliquèrent qu’en établissant un tel droit ils s’étaient tout à fait écartés de la justice. "il n’y a pas moyen, ajoutèrent-ils, de vous empêcher de favoriser un concurrent, votre concitoyen, au détriment d’un étranger. Si vous avez dessein d’être toujours équitables, si c’est réellement dans ce but que vous êtes venus ici, nous vous ex­hortons à décréter que les jeux sont institués en faveur des étrangers, et que nul des Eléens ne pourra concourir." Voilà ce qu’en Egypte on conseilla aux Eléens.
CLXI. Psammis, après avoir régné seulement une année et avoir fait une expédition en Ethiopie, mourut laissant le trône à son fils Apriès. Celui-ci, après son aïeul Psammitique, fut le plus heureux des anciens rois ; il régna vingt-cinq ans, pendant lesquels il porta la guerre en Syrie et livra une bataille navale aux Tyriens. Puis, quand la destinée voulut. qu’il lui arrivât mal, le malheur vint d’une cause que je rapporterai plus lon­guement dans mon histoire de la Libye ; je ne dirai présente­ment que ce peu de mots. Apriès ayant envoyé une armée con­tre les Cyrénéens, ses troupes furent complétement défaites. Or, les Egyptiens s’en prirent à lui et se révoltèrent, parce qu’ils s’imaginèrent que leur roi, de dessein prémédité, les avait jetés dans un péril visible, afin qu’ils périssent en grand nombre et qu’il pût régner avec plus de sécurité sur le reste du peuple. Cette idée les irrita au dernier point, et ceux qui avaient échappé, réunis aux proches de ceux qui venaient de succomber, se sou­levèrent ouvertement.
CLXII. A cette nouvelle, Apriès dépêcha vers eux Amasis pour qu’il les apaisât par ses discours. Lorsque celui-ci les eut rejoints, il les arrêta et, tandis qu’il s’efforçait de les détourner de leurs desseins, l’un d’eux, se tenant derrière lui, lui posa sur la tête un casque, en s’écriant qu’il avait ainsi posé ce casque afin qu’ Amasis fût roi. Ce qui venait d’être fait ne causa aucun mé­contentement à Amasis, comme il ne tarda pas à le montrer. En effet, dès que les révoltés l’eurent proclamé roi, il se dis­posa à marcher contre Apriès. Le roi l’apprit et envoya Patar­bémis, homme considérable parmi les Egyptiens qui lui étaient restés fidèles, prescrivant à ce messager de lui amener Amasis vivant. Patarbémis alla donc trouver Amasis et lui ordonna de le suivre. Amasis était à ce moment à cheval ; il se souleva sur ses étriers, fit un pet et dit : "Emporte cela pour Apriès." L’autre ne laissa pas d’insister, et de l’exhorter à se rendre au­près du roi qui l’avait envoyé. Or, Amasis répondit qu’il s’y était disposé d’avance, qu’Apriès n’aurait point sujet de se plain­dre de lui, qu’il irait rejoindre en personne et qu’il emmène­rait une nombreuse suite. A ces paroles, Patarbémis ne put se faire illusion sur ses projets ; il comprit ce qui se préparait et il partit précipitamment, voulant au plus vite apprendre au roi la situation des choses. Lorsqu’il se présenta devant Apriès, sans Amasis, le roi, transporté de colère, sans prendre le temps de la réflexion, lui fit couper le nez et les oreilles. Le reste des Egyptiens qui tenaient encore pour lui, voyant avec quelle in­dignité il traitait l’un des plus éminents d’entre eux, n’hésitè­rent pas : ils rejoignirent incontinent les révoltés, et se donnè­rent eux-mêmes à Amasis.
CLXIII. Aussitôt qu’Apriès en fut informé, il appela aux ar­mes les auxiliaires et il marcha contre les Égyptiens, secondé par les Ioniens et les Cariens au nombre de trente mille, et en­core en possession de la demeure royale de Saïs, palais vaste et digne d’admiration. Apriès se porta donc contre les Egyp­tiens, et Amasis contre les étrangers. Ils arrivèrent des deux parts en la ville de Momemphis, et ils firent les apprêts d’une bataille.
CLXIV. Il y a sept classes d’Egyptiens : les prêtres, les guer­riers, les bouviers, les porchers, les marchands, les interprètes et les pilotes ; telles sont les classes d’Egyptiens ; elles portent le nom de la profession qu’elles exercent. Les guerriers reçoi­vent aussi du peuple les noms de Calasiries et Hermotybies ; ils habitent les nomes ci-après énumérés, et l’Egypte entière est di­visée en nomes.
CLXV. Voici ceux des Hermotybies : Busiris, Saïs, Chemnis, Paprémis, l’île dé Prosopitis et la moitié de Natho ; les Hermo­tybies ont leurs domaines sur ces nomes ; leur nombre est de cent soixante mille hommes, quand ils sont au grand complet. Nul dieu n’a jamais rien appris des arts mécanique, mais ils se consacrent au métier des armes.
CLXVI. Voici les noms des Calasiries : Thèbes, Bubaste, Aphris, Thanis, Mendès, Sébennys, Athribis, Pharbétis, Thmuis, Onuphis, Anysis, Myecphoris ; ce dernier nome occupe une île en face de Bubaste ; les Calasiries ont leurs domaines sur ces nomes. Leur nombre est de deux cent cinquante mille quand ils sont au grand complet. Il ne leur est permis de cultiver aucun art mécanique, mais ils exercent les arts de la guerre et se les transmettent de père en fils.
CLXVII. Je ne puis juger avec certitude si les Grecs ont reçu ces usages des Egyptiens, puisque je vois les Thraces, les Scy­thes, les Perses, les Lydiens, et presque tous les barbares, mettre au dernier rang dans leur estime ceux des citoyens qui ont appris les arts mécaniques, ainsi que leurs descendants, et con­sidérer comme plus nobles les hommes qui s’affranchissent du travail manuel, notamment ceux qui s’adonnent à la guerre. Ces idées sont celles de tous les Grecs, surtout des Lacédémoniens ; les Corinthiens sont ceux qui méprisent le moins les artisans.
CLXVIII. Les priviléges suivants sont attachés aux guerriers, et, hormis les prêtres, ils sont les seuls des Egyptiens à qui rien de semblable soit accordé : chacun d’eux possède, exempts d’impôts, douze arpents d’excellente terre ; l’arpent d’Egypte équivaut à un carré de cent coudées de côté, la coudée étant la même que celle de Samos. Tels sont leurs privilèges. Ils jouis­sent tour à tour, et jamais les mêmes, de ces autres avantages : tous les ans, mille Calasiries et autant d’Hermotybies forment la garde du roi ; à ceux-ci outre leurs terres, on donne, chaque jour, cinq mines de pain cuit, deux mines de chair de bœuf et quatre coupes de vin. Voilà ce qu’on donne aux gardes.
CLXIX. Lorsque, marchant les uns contre les autres, Apriès, à la tête des auxiliaires, et Amasis, avec tous les Egyptiens furent arrivés en la ville de Momemphis, ils engagèrent la bataille. Les Etrangers combattirent vaillamment ; mais ils étaient inférieurs en nombre et ils luttaient contre une grande multitude ; pour ce motif seul, ils furent vaincus. On dit d’Apriès qu’il avait cette pensée : qu’un dieu même ne pourrait lui ôter la royauté, tant il se croyait solidement assis sur le trône. Or, dans cette rencontre, il fut battu et ramené prisonnier à Saïs, en la demeure qui était tout récemment la sienne, désormais celle d’Amasis. Il y fut quelque temps nourri, et le vainqueur le traita avec de grands égards. Enfin les Egyptiens reprochè­rent à celui-ci de manquer de justice en nourrissant l’homme qui le haïssait le plus ainsi qu’eux-mêmes ; il le leur livra donc ; ils l’étranglèrent et l’inhumèrent en la sépulture de ses aïeux ; elle est dans l’enclos de Minerve, tout près du temple, à gauche en entrant. Ceux de Saïs ont enseveli dans cet enclos tous les rois originaires de leur nome. Le sarcophage d’Amasis est à la véritè plus éloigné du temple que celui d’Apriès et de ses pre­décesseurs ; toutefois il est dans la même cour de l’enclos : c’est un portique de pierre vaste et orné de colonnes imitant des palmiers, et d’autres, travaux précieux. Sous ce portique se trouve une porte à deux battants, derrière laquelle est le sarco­phage.
CLXX. On voit encore à Saïs des sépultures, dont, en cette circonstance, je ne pourrais sans impiété dire les noms. Elles sont dans l’enclos de Minerve, derrière le termple, et touchent au mur extérieur. L’enclos renferme aussi des obélisques de pierre, et, tout auprès, un lac rond, entouré d’une bordure de pierres, grand, à ce qu’il me semble, comme ce qu’on appelle à Délos le lac circulaire.
CLXXI. Sur ce lac, pendant la nuit, les Egyptiens font ces représentations mimiques de faits réels auxquelles ils donnent le nom de mystères. Quoique je les connaisse et de plus tout ce qui s’y rattache, que cela repose en un silence religieux. Que les rits de Cérès aussi, appelés Thesmophories par les Grecs, quoique je les connaisse, reposent en un silence religieux, hormis ce que l’on en peut dire en toute sainteté. Les filles de Da­naüs sont celles qui ont apporté d’Egypte ces rits et les ont en­seignés aux femmes des Pélasges ; ils se perdirent lorsque le Péloponèse fut dépeuplé par les Doriens. Les Arcades, qui n’é­migrèrent pas, et ceux des Péloponésiens qui échappèrent à ce désastre, seuls les ont conservés.
CLXXII. Apriès ayant péri comme je viens de le dire. Amasis régna ; il était originaire, du nome de Saïs, de la ville qui porte le nom de Siuph. Les Egyptiens d’abord le méprisèrent, le regardant comme un homme de peu de valeur, parce qu’il était auparavant d’une condition privée et d’une famille obscure ; mais il les gagna à force d’habileté et de sagesse. Il avait, parmi de nombreux trésors, un bassin d’or à laver les pieds, dans lequel Amasis lui-même et ses convives se les baignaient habituellement. Il le brisa et en fit faire une statue de dieu qu’il plaça dans la partie de la ville la plus convenable. Les Egyptiens, en passant rendaient de grands honneurs à la statue. Amasis sut comme ils agissaient et, les ayant convoqués, il leur révéla que la statue avait été faite de ce bassin dans lequel, aupara­vant, ils vomissaient, urinaient et se lavaient les pieds, eux qui maintenant avaient pour elle une vénération extrême. Puis, sans s’arrêter, il ajouta qu’il avait été transformé de même que ce bassin ; que s’il avait vécu d’abord dans une condition privée, il était devenu leur roi, qu’enfin leur devoir était de l’honorer et de lui montrer du respect. C’est ainsi qu’il gagna les Egyp­tiens, de telle sorte qu’ils jugèrent à propos de se dévouer à son service.
CLXXIII. Voici comme il administrait : dès le point du jour, jusqu’à l’heure où le marché est rempli de monde, il expédiait avec activité les affaires qu’on lui soumettait ; puis, à partir de ce moment, il buvait, il raillait ses convives, il se montrait en­joué et frivole. Ses amis, affligés de cette conduite, l’avertirent, lui parlant en ces termes : "0 roi, tu n’as pas une contenance qui te convienne, quand tu te montres si léger ; car tu devrais, homme vénérable assis sur un trône vénérable, t’occuper d’affaires toute la journée. Ainsi les Egyptiens reconnaitraient qu’ils sont gouvernés par un grand homme, et tu les entendrais parler mieux de toi. Mais maintenant tu ne fais rien de royal." Or, il leur répondit : "Ceux qui ont un arc, le tendent quand ils veulent s’en servir, et le détendent quand ils s’en sont servi ; car s’il était continuellement tendu, il se briserait ; ils ne l’em­ploiênt donc pas au delà, du besoin. L’homme doit ménager de même son tempérament ; s’il voulait s’appliquer sans relâche et ne faire aucune part aux divertissements, il ne manquerait pas de devenir maniaque ou stupide. Je sais cela et je partage mon temps entre les affaires et les plaisirs." Telle fut sa réponse à ses amis.
CLXXIV. On dit qu’Amasis, même lorsqu’il était simple particulier, aimait à boire, à plaisanter, n’ayant aucune disposition à s’appliquer. Lorsqu’en buvant et se livrant commodément au plaisir, il venait à manquer de ressources, il volait aux alen­tours. Souvent ceux qui l’accusaient d’avoir pris de leurs biens, quand il avait nié, le conduisirent à l’oracle du lieu ; plus d’une fois l’oracle le convainquit, et quelquefois il échappa. Dès qu’il fut roi, voici ce qu’il fit : il n’honora plus d’aucune attention ceux des dieux qui l’avaient déclaré non coupable ; il ne leur dédia aucun ornement, il n’entra jamais dans leurs temples pour sacrifier à des divinités par lui reconnues indignes et trom­peuses dans leurs oracles. Ceux au contraire qui l’avaient con­vaincu de vol, il les honora grandement, les considérant comme des dieux qui rendaient des oracles dignes de foi.
CLXXV. Ce roi érigea au temple de Minerve à Saïs des por­tiques admirables, surpassant de beaucoup ceux des rois ses prédécesseurs par leur étendue et leur élévation, et encore par les dimensions et la qualité des pierres ; d’autre part, il consacra de grandes statues et d’énormes sphinx ; enfin il fit trans­porter, pour les réparations de l’édifice, des pierres d’une gros­seur extraordinaire. Il les tira, les unes des carrières près de Memphis ; les autres, les plus grandes, de la ville d’Eléphantine, à vingt jours de navigation de Saïs. Mais cet autre travail me paraît pIus merveilleux encore : il fit venir d’Eléphantine, une chambre d’une seule pierre ; deux mille hommes comman­dés à cet effet, tous pilotes, mirent trois ans à la transporter. Elle a de long extérieurement vingt et une coudées, quatorze de large, huit de haut ; ces mesures sont prises en dehors de la chambre monolithe ; en dedans, la longueur est de dix-huit coudées et vingt doigts, la largeur de douze coudées, la hauteur de cinq. Elle est placée à l’entrée de l’enclos ; car elle n’y a pas été introduite, pour ce motif, dit-on : l’architecte, quand on travaillait à la faire avancer, se prit à gémir, affligé de l’œuvre elle-même et du temps considérable qu’elle coûtait ; Amasis en fut frappé et se fit scrupule de permettre qu’on la tirât plus loin ; d’autres prétendent qu’un de ceux qui manœu­vraient les leviers périt écrasé sous la chambre, et que, de ce moment, on cessa de la faire mouvoir.
CLXXVI. Amasis consacra encore, dans tous les autres tem­ples célèbres, des œuvres dignes d’admiration par leur gran­deur et entre autres, à Memphis, la statue colossale que l’on voit couchée à la renverse, devant le temple de Vulcain ; elle a soixante-quinze pieds de long, et sur la même base sont érigés deux colosses de pierre d’Ethiopie, hauts chacun de vingt pieds, l’un d’un côté du temple, le second de l’autre côté. Il y a aussi à Saïs une grande statue de pierre, couchée comme celle Memphis. Enfin, dans cette dernière ville, c’est Amasis qui a bâti le vaste et magnifique temple d’Isis.
CLXXVII. On dit que sous le règne d’ Amsis la prospérité de l’Egypte fut extrême ; le fleuve prodigua les biens à la contré, et la contrée aux hommes ; le nombre des villes habitées s’éleva jusqu’à vingt mille. Amasis est l’auteur de la loi oblige tout Egyptien à montrer, chaque année, au gouverneur de son nome, d’où il tire ses moyens d’existence, et celui qui n’obéit pas, celui qui ne parait pas vivre à l’aide de ressources légitimes, est puni de mort. Solon l’Athénien, ayant ptris cette loi en Egypte, l’imposa à ses concitoyens, qui l’observent encore et la jugent irréprochable.
CLXXVIII. Amasis aimait les Grecs ; du moins il accueillit avec faveur quelques-uns d’entre eux, et il assigna pour résidence à ceux qui venaient en Egypte la ville de Naucratis. A ceux qui n’avaient pas dessein de s’y fixer et se bornaitent à trafiquer par mer ; il donna des emplacements où ils pussent ériger des autels et des temples. Le plus grand de ces enclos sacrés, le plus célèbre, le plus fréquenté, celui qu’on appelle Hellénium, a été bâti en commun par les Ioniens de Chios, de Téos, de Phocée et de Clazomène, par les Doriens de Rhôdes, de Cnide, d’Halicarnasse et de Phasélis, et par les Eoliens de la seule Mytilène. Le temple appartient à toutes ces villes, et les préposés aux affaires commerciales sont institués par elles. Les autres cités qui participent au temple le font sans y avoir droit. En outre, les Eginètes ont construit, pour eux-mêmes, le temple de Jupiter ; les Samiens, celui de Junon ; les Milésiens, celui d’Apollon.
CLXXIX. Naucratis était autrefois le seul marché de l’Egypte ; il n’y en avait point d’autre. Si quelque navigateur remontait une autre bouche du fleuve, il devait jurer que ce n’était pas volontairement. Après ce serment il fallait qu’il gagnât par mer la bouche canopienne. Si les vents contraires s’y opposaient, on l’obligeait à conduire sa cargaison sur des barques à travers le Delta jusqu’à Naucratis. Ainsi cette ville était privilégiée.
CLXXX. Lorsque les Amphictyons firent un marché moyennant trois mille talents pour la reconstruction du temple de Delphes, celui qui maintenant existe, car l’ancien avait brûlé, ils mirent à la charge des Delphiens le tiers de la somme. Ceux-ci allèrent de ville en ville et recueillirent des dons ; en faisant cette collecte, ils ne rapportèrent pas de l’Egypte une offrande médiocre ; en effet, Amasis leur donna mille talents d’alun ; et ils eurent des Grecs domiciliés en Egypte vingt mines d’argent.
CLXXXI. Amasis fit avec ceux de Cyrène un traité d’amitié et d’alliance et résolut de se marier en ce pays, soit qu’il désirât une femme grecque, soit par affection pour les Cyrénéens. il épousa ­donc, selon les uns la fille de Battus, selon d’autres celle d’Arcé­silas, et selon d’autres encore celle de Critobule, homme considérable de la vilIe. Le nom de l’épousée était Ladice ; or, quand il était au lit avec elle, il ne pouvait en jouir, quoique nullement impuissant avec les autres femmes. Comme cet état se prolongeait, Amasis dit à cette Ladice : "O femme, tu as usé avec moi de maléfices et il n’existe aucun moyen de te soustraire à la mort la plus affreuse que jamais femme ait subie." Elle nia, mais sans réussir à l’apaiser ; alors elle fit vœu à Vénus, si Amasis cette nuit même s’unissait à elle (car c’était par là seulement qu’elle pouvait être sauvée), d’envoyer à Cyrène une statue d’or. Aussitôt le vœu fait soudain Amasis s’unit à elle, et, à partir de ce moment, il y réussit toutes les fois qu’il s’appro­cha de sa femme ; et il l’aima beaucoup. Ladice accomplit son vœu à la déesse ; elle fit faire la statue et l’envoya à Cyrène, où de mon temps encore on la voit intacte ; elle est érigée hors de la ville. Lorsque Cambyse fut maître de l’Egypte et qu’il eut appris de Ladice elle-même qui elle était, il la renvoya saine et sauve à Cyrène.
CLXXXII. Amasis consacra aussi des offrandes en Grèce ; d’une part, dans Cyrène : a Minerve, son portrait peint et une statue dorée ; d’autre part, dans Lindus : à Minerve, deux sta­tues de pierre et une cuirasse de lin digne d’être remarquée ; d’autre part encore, dans Samos : à Junon, deux images de sa personne, en bois, qui de mon temps étaient dans le grand tem­ple, derrière la porte. Il fit ces dons : à Samos, à cause de son amitié pour Polycrate ; à Lindus, non qu’il eût avec cette ville aucun lien ; mais parce que ; dit-on, le temple de Minerve y a été bâti par les filles de Danaüs, qui s’y étaient arrêtées lorsqu’elles fuyaient les fils d’Egyptus. Telles sont les offrandes d’Amasis. Il fut le premier qui prit Chypre et l’assujettit à payer un tribut.

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