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Euterpe - ch. 001 à 030
Hérodote
Traduit par Pierre Giguen - 1860
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I. Cyrus mort, Cambyse lui succéda ; il était fils de Cyrus et de Cassandane, fille de Pharnaspe, laquelle était morte auparavant. Cyrus en avait mené grand deuil et avait ordonné à tous les peuples sur lesquels il régnait de prendre le deuil aussi. Cambyse donc, né de cette femme et du feu roi, considéra les Ioniens et les Eoliens comme des sujets héréditaires, et, lorsqu’il fit l’expédition d’Egypte, il leva son armée dans tout son empire, en y comprenant les cités des Grecs qui lui étaient soumis.
II. Les Egyptiens, avant que Psammitique régnât sur eux, se croyaient les plus anciens de tous les hommes. Depuis que Psammitique voulut savoir quels hommes avaient vécu les premiers, ils pensent que les Phrygiens les ont précédés, puis qu’eux-mêmes sont venus avant tous les autres. Psammitique fit donc cette enquête, et d’abord il ne put rien découvrir ; enfin il imagina ce qui suit. Il prit chez les premiers venus deux enfants nouveau-nés et les donna à un pâtre pour qu’il les élevât parmi ses troupeaux en se conformant à ces prescriptions : qu’on ne dît jamais devant eux le moindre mot ; qu’on les couchât à part en une cabane solitaire ; qu’on leur conduisit, au moment opportun, des chèvres ; ensuite, quand ils seraient rassasiés de lait, qu’on ne s’occupât plus d’eux. Le roi prit ces mesures et donna ces ordres, afin de saisir les petits cris confus de ces enfants et d’entendre quel mot d’abord ils articuleraient. Tout cela fut exécuté ; deux ans s’étaient écoulés depuis que le pâtre s’acquittait de sa tâche, quand, à l’instant où il ouvrait la porte et entrait dans la cabane, les deux enfants s’attachèrent à lui en étendant les mains et en prononçant : Becos. La première fois que le pâtre ouït ce mot, il ne dit rien ; mais il revint souvent ; il prêta la plus grande attention, et ce Becos fut à chaque fois répété. Alors il en fit part à son maître, et sur son ordre, il lui conduisit les enfants. Psammitique, après les avoir lui-même entendus, demanda quels hommes se servaient de ce mot Becos et ce qu’il signifiait. Il apprit en s’informant, que les Phrygiens nomment ainsi le pain. Les Egyptiens conclurent de cette expérience et tombèrent d’accord que les Phrygiens étaient plus anciens qu’eux.
III. J’ai recueilli ce récit chez les prêtres de Vulcain à Memphis. Les Grecs rapportent beaucoup d’autres circonstances peu sensées : par exemple, que Psammitique fit élever ces enfants par des femmes à qui l’on avait coupé la langue : voilà ce que j’ai ouï dire de la manière dont ces enfants furent élevés. J’ai entendu d’autres choses encore en m’entretenant à Mémphis avec les prêtres de Vulcain, et ensuite à Thèbes, et aussi à Héliopolis où je me suis transporté exprès, voulant savoir si les traditions, dans cette ville, sont d’accord avec celles de Memphis. Car les habitants d’Héliopolis passent pour les plus doctes de tous les Egyptiens. Ce qu’ils m’ont appris concernant les choses divines, je ne suis point porté à le publier, hormis seulement les noms de leurs dieux, et je suppose que tous les hommes les connaissent. Je n’en mentionnerai donc rien, sinon ce que ma narration me contraindra de rappeler.
IV. Quant aux affaires humaines, ils sont unanimes sur les points suivants : de tous les hommes, les Egyptiens, les premiers, ont réglé l’année, répartissant son cours en douze parties ; ils ont, disent-ils, fait cette découverte en obsenant les astres ; plus sages, selon moi, que les Grecs qui, pour conserver l’ordre des saisons, ajoutent tous les trois ans un mois intercalaire, tandis que les Egyptiens, ayant douze mois de trente jours, ajoutent tous les ans cinq jours complémentaires, et que pour eux les saisons suivent un cercle immuable. Les Égyptiens, disent-ils encore, ont les premiers donné habituellement aux douze dieu les noms que leur ont empruntés les Grecs ; ils ont les premiers attribué aux dieux des autels, des statues, des temples, et gravé sur la pierre des figures diverses ; à l’appui de ces assertions les prêtres produisent des preuves matérielles. Ménès, à leur compte, fut le premier des hommes qui régna sur l’Egypte, laquelle, ajoutent-ils, excepté le nome de Thèbes, était tout entière un marais, rien de cette contrée qui existe aujourd’hui au-dessous du lac de Mœris ne se montrant alors hors de la surface de l’eau. On arrive à ce lac en remontant le fleuve, à partir de la mer en sept jours de navigation.
V. Ce qu’ils disent de cette partie du territoire me paraît véritable ; il est évident, en effet, pour l’homme intelligent qui la voit sans en avoir jamais entendu parler, que l’Egypte, où les Grecs se rendent sur des vaisseaux, est une terre acquise par les Egyptiens et un don du fleuve. Il en est de même, au-dessus du lac Mœris, jusqu’à trois jours de navigation, quoique les prêtres n’en fassent pas la remarque ; car la nature du sol ne varie pas dans tout cet espace. Lorsque tu vogues vers l’Egypte pour la première fois, et que tu es encore à une journée de distance du rivage, jette la sonde et tu ramèneras du limon, bien qu’il y ait onze brasses d’eau ; ce qui montre que le fleuve charrie la terre jusqu’à cette distance.
VI. La côte de l’Egypte a soixante schènes de longueur, selon notre manière de la délimiter, du golfe Plinthénite au lac Serbonis, près duquel s’élève le mont Casius. C’est donc à partir du lac qu’il faut compter les soixante schènes. Tous les hommes qui ont un petit territoire le mesurent à la brasse ; au stade, s’ils en ont un peu plus ; à la parasange, si leur terrain est vaste ; au schêne, s’il est immense. La parasange est de trente stades, et le schène , mesure égyptienne, de soixante stades. Ainsi la côte de l’Egypte a trois mille six cents stades.
VII. De la mer à Héliopolis dans l’intérieur des terres, l’Egypte a de la largeur ; elle est tout entière plate, aquatique, formée de limon. La distance, en remontant de la côte à cette ville, est longue à peu près comme le chemin qui conduit d’Athènes à Pise, à partir de l’autel des douze dieux jusqu’au temple de Jupiter Olympien. Celui qui mesurerait ces deux routes, qui ne sont pas tout à fait égales, trouverait qu’elles ne diffèrent pas de plus de quinze stades : car d’Athènes à Pise, il s’en faut de quinze stades pour qu’il y en ait quinze cents, et ce dernier nombre est complet d’Héliopolis à la mer.
VIII. En remontant au-dessus d’Héliopolis, l’Egypte n’a plus de largeur. Car d’une part, la chaîne des montagnes Arabiques la côtoie, courant du nord au midi, puis au sud-ouest et s’étendant toujours vers la mer Rouge. En cette chaîne sont les carrières d’où ont été extraite les pyramides de Memphis ; là elle s’affaisse et s’infléchit dans la direction que j’ai indiquée. J’ai ouï dire que dans sa plus grande étendue, il faut deux mois de marche pour la parcourir de l’est à l’ouest, et que sur ses limites orientales elle produit de l’encens ; telle est cette chaîne. Du côté de la Libye se trouve une autre chaîne, ou plutôt un banc de rochers couvert de sables ; sur celle-ci les pyramides sont assises ; elle suit les mêmes contours que l’autre, tant qu’elle court au midi. Ainsi, au delà d’Héliopolis, l’espace est à peine assez large pour qu’on l’appelle encore Egypte ; cette Egypte étroite se prolonge pendant quatre jours de navigation, en amont du fleuve. Entre les montagnes que je viens de décrire la vallée est plane, et, où elle est le plus resserrée, elle me paraît avoir au plus deux cents stades, de la chaîne Libyque à la chaîne Arabique. Au delà l’Egypte redevient large.
IX. Telle est la configuration de cette contrée ; d’Héliopolis à Thèbes, il y a neuf jours de navigation, en remontant le fleuve, et la distance est de quatre mille huit cent soixante stades, ou quatre-vingt un schènes. Ne perdons pas de vue que la côte, comme je l’ai montré plus haut, a trois mille six cents stades de long. Or, il y a de la mer à Thèbes dans l’intérieur des terres six mille cent vingt stades, et de cette ville à Eléphantine dix-huit cents.
X. La plus grande partie de la contrée est donc, comme le rapportent les prêtres et à ce qu’il me semble, une acquisition des Égyptiens. En effet, au-dessus de Memphis, l’intervalle entre les deux chaînes de montagnes dont j’ai parlé est visiblement à mes yeux un ancien golfe de la mer, comme les terres qui entourent Ilion, Teuthranie et Ephèse, ou comme la plaine du Méandre, autant que l’on peut comparer les petites choses aux grandes : car nul des fleuves qui ont déposé ces alluvions n’est digne par son ampleur d’entrer en comparaison avec une seule des bouches du Nil, qui en a cinq. Il y a encore des fleuves beaucoup moins considérables que le Nil , dont le travail est apparent. J’en pourrais nommer plusieurs ; je ne citerai que l’Achéloüs, qui, après avoir coulé au travers de l’Acarnanie, et se jetant dans la mer des Echinades, a déjà réuni au continent la moitié de ces îles.
XI. Non loin de l’Egypte , en Arabie, sur la mer Rouge, un golfe s’enfonce dans les terres ; il a les dimensions que je vais dire. A partir du sommet de l’angle jusqu’à la haute mer, il faudrait employer, en se servant de rames, quarante jours de navigation, et, pour traverser le golfe dans sa plus grande largeur, une demi-journée ; le flux et le reflux chaque jour s’y font sentir. Or, je pense que, dans l’origine, l’Egypte a pu être un golfe de ce genre, portant jusqu’ en Ethiopie les eaux de la mer du nord, tandis que celui de l’Arabie, dont je viens de parler, portait jusqu’en Syrie les eaux de la mer du midi ; tous les deux voisins, creusant chacun de son côté dans les terres, à peine séparés l’un de l’autre. Supposons maintenant que le cours du Nil ait été détourné dans le golfe Arabique ; pourquoi ne l’aurait-il pas comblé en vingt mille ans ? Pour moi, je crois que peut-être dix mille ans eussent suffi à le remplir. Comment donc, pendant le temps qui s’est écoulé avant ma naissance, un golfe même plus vaste que celui qui existe encore, n’est-il pas été comblé par l’action d’un tel fleuve ?
XII. Ainsi j’admets ce que l’on rapporte sur l’Egypte, j’ai foi en ceux qui le rapportent et je m’en forme moi-même cette opinion, en voyant d’abord l’Egypte s’étendre plus loin dans la mer que les pays contigus, ensuite les coquillages qui se trouvent dans les montagnes, enfin la saumure partout efflorescente, assez âcre pour endommager les pyramides, la montagne au-dessus de Memphis, la seule qui soit formée de sable, et généralement le sol de l’Egypte qui ne ressemble ni à celui de l’Arabie qu’elle touche, ni à celui de la Libye, ni à celui de la Syrie (car les Syriens habitent en Arabie les bords de la mer) mais qui est noir et friable, comme du limon, comme une alluvion entraînée de l’Ethiopie par le fleuve, tandis qu’à notre connaissance le sol de la Libye est plus rouge, plus sablonneux, et celui de l’Arabie ou de la Syrie plus argileux, plus caillouteux.
XIII. Les prêtres m’ont rapporté, en outre, un témoignage précieux sur cette contrée : ils m’ont dit que, sous le règne de Mœris, quand le fleuve montait d’au moins huit coudées, il arrosait l’Egypte au-dessous de Memphis, et, lorsqu’ils m’ont appris cette circonstance, il n’y avait pas neuf cents ans que Mœris était mort. Or, maintenant, si le fleuve ne monte pas d’au moins quinze ou seize coudées, il ne déborde pas sur les champs. Si, à ce compte, le sol continue de s’élever et de s’accroitre dans la même proportion, il me semble que les Egyptiens des bords du lac de Mœris, ceux de la vallée au-dessous et ceux du Delta, faute d’être inondés par le Nil, souffriront, à la longue, le mal dont ils menacent les Grecs. Car, comme ils ont ouï dire qu’il pleut en toute la Grèce, que ce pays n’est point, de même que le leur, arrosé par des fleuves, ils annoncent que, tôt ou tard, les Grecs seront trompés dans leurs espérances et souffriront cruellement de la faim. Cette parole signifie que, si le dieu refuse de leur envoyer de la pluie et fait durer longtemps la sécheresse, ils seront détruits par la famine, puisqu’ils n’ont point d’autre ressource que l’eau dont dispose Jupiter.
XIV. Les Egyptiens ne se trompent pas quand ils font cette prédiction aux Grecs ; mais qu’il me soit permis de dire en quelle situation ils sont eux-mêmes. Si, comme je viens de le supposer, le sol au-dessous de Memphis (c’est celui qui a été exhaussé) s’élève dans la même proportion que par le passé, qu’arrivera-t-il à ceux qui l’habitent, sinon de mourir de faim, à moins qu’il ne pleuve sur leurs champs, puisque le fleuve ne pourra plus les inonder ? Car ils recueillent, dans l’état actuel, les fruits de la terre avec moins de labeur que nulle autre nation ou que le reste de l’Egypte. En effet, ils n’ont point la peine de briser les silIons avec la charrue, de piocher, de rien faire de ce que font les autres hommes relativement à la culture du blé. Mais lorsque le fleuve, de lui-même, a tout arrosé et qu’ensuite il s’est retiré, chacun sème son champ, puis il y fait passer ses grands troupeaux. Puis, quand la semence a été enfoncée en terre par les pieds des bœufs, on attend la moisson ; alors les mêmes bœufs foulent aux pieds les épis et l’on recueille le grain.
XV. Selon les Ioniens, le Delta seul est l’Egypte, depuis la tour de Persée, en suivant les côtes, jusqu’au séchoir de Péluse (en tout quarante schènes), et, en gagnant l’intérieur des terres. depuis le rivage de la mer jusqu’à la ville de Cercasore, près de laquelle le Nil se sépare en deux bras pour couler vers Péluse et vers Canope. Les autres parties de l’Egypte, ajoutent-ils, appartiennent soit à la Libye, soit à l’Arabie. Or, si nous voulions nous appuyer de cette opinion, nous ferions voir que les Egyptiens n’ont eu d’abord aucun territoire à eux propre : .car pour eux le Delta, comme ils le disent eux-mêmes et comme
il est évident à mes yeux, est une alluvion, et une alluvion de formation récente. Mais si nulle part la contrée ne leur appartenait anciennement, d’où vient leur prétention d’être les plus anciens des hommes ? Ils n’avaient que faire de l’épreuve des deux enfants, ni d’épier quelle langue d’abord ces enfants parleraient. Mais je ne croît pas que l’origine des Egyptiens soit contemporaine de la formation du Delta ; selon moi, ils sont aussi anciens que la race des hommes, et, leur contrée s’avançant, beaucoup sont restés où ils étaient primitivement établis, beaucoup d’autres sont descendus sur le sol nouveau. En effet, anciennement on donnait à Thèbes le nom d’Egypte, et le périmètre de ces noms est de six mille cent vingt stades seulement.
XVI. Si nos notions sur l’Egypte sont exactes, les Ioniens en ont une opinion fausse. Si l’opinion des Ioniens est exacte, je prouve que les Grecs et les Ioniens comptent mal. Iorsqu’ils disent que la terre a trois parties : l’Europe, l’Asie et la Libye. En effet, il y en aurait, selon eux, une quatrième : le Delta d’Egypte, puisqu’il n’appartient ni à l’Asie, ni à la Libye. Car, à leur compte, ce n’est pas le Nil qui sépare ces deux continents, mais il se divise au sommet de l’angle du Delta, et c’est cet espace compris entre ses deux bras extrêmes qui sépare l’Asie de la Libye.
XVII. Laissons là cette idée des Ioniens, et sur ces choses parlons d’après nous-mêmes. A mes yeux, toute l’Égypte est la contrée habitée par les Egyptiens, comme la Cilicie est celle des Ciliciens et l’Assyrie celle des Assyriens. A proprement parler, nous ne connaissons pas entre l’Asie et la Libye d’autres limite que les frontières de l’Egypte. Mais si nous adoptions la délimitation des Grecs, nous admettrions que l’Egypte entière, commençant aux Cataractes et à la ville d’Eléphantine, est partagée en deux parties et que chacune a un nom diffèrent ; enfin que l’une des rives du fleuve est libyque et l’autre asiatique. En effet, le Nil, à partir des Cataractes, court à la mer et coule au milieu de l’Egypte. Jusqu’à Cercasore ses eaux sont réunies ; au-dessous de cette ville il a trois branches : l’une tourne à l’est et s’appelle la bouche Pélusienne ; une autre se dirige à l’ouest, on l’appelle la bouche Canopienne ; la troisième, qui descend en ligne droite, part de l’angle du Delta qu’elle coupe par le milieu, puis elle se jette dans la mer, où elle verse une quantité d’eau qui n’est ni la moindre ni la moins renommée. On la nomme la bouche Sébennytique. Deux autres bouches en dérivent et portent leurs eaux à la mer ; voici leurs noms : l’une est la Saïtique, l’autre la Mendésienne. La bouche Bolbitine et la Bucolique ne sont pas naturelles : ce sont des canaux creusés par l’homme.
XVIII. Un oracle d’Ammon, au sujet de l’Egypte, dont j’ai ouï parler ultérieurement, m’a confirmé dans l’opinion que l’étendue de l’Egypte est bien telle que je viens de la décrire. En effet, les habitants des villes de Marée et d’Apis, sises en Égypte, sur la frontière de la Libye, se croyant Libyens, et non Egyptiens, mécontents des cérémonies religieuses et voulant qu’il ne leur fût pas interdit de sacrifier des vaches, envoyère à Ammon pour déclarer qu’ils n’avaient rien de commun avec les Egyptiens, qu’ils demeuraient hors du Delta ; que, relativement au culte, ils n’étaient pas d’accord, qu’enfin ils désiraient obtenir la permission de manger de toutes choses. Or, le dieu la leur refusa, disant que l’Egypte est tout ce que le Nil arrose par ses débordements, que les Egyptiens sont ceux qui, habitant au-dessous de la ville d’Eléphantine, boivent de l’eau de ce fleuve. Ainsi leur, répondit l’oracle.
XIX. Or, le Nil, dans sa plénitude, ne couvre pas seulement le Delta, il inonde aussi la partie du pays réputée libyque, quelquefois même l’arabique, jusqu’à deux journées de marche, plus ou moins. Sur la nature de ce fleuve je n’ai rien pu apprendre, ni des prêtres ni d’autres personnes. Je désirais bien cependant savoir d’eux : d’abord pourquoi le Nil, commençant à se remplir au solstice d’été, grandit pendant cent jours ; puis pourquoi, ce nombre de jours accompli, il se retire et délaisse les lieux où il a coulé, pour rester faible pendant tout l’hiver jusqu’au retour du solstice d’été. Mais il m’a été impossible, sur ce sujet, de rien recueillir des Egyptiens à qui j’ai demandé quelle force peut avoir le Nil pour produire des effets si différents de ceux des autres fleuves. Curieux d’apprendre ces choses, je m’en suis enquis et j’ai demandé en même temps pourquoi le Nil est de tous les fleuves le seul qui n’exhale point de brise.
XX. Quelques Grecs, ambitieux de se signaler par leur sagesse, ont expliqué ce mouvement des eaux de trois manières dont deux ne mériteraient pas que j’en fisse mention, si je voulais faire plus que les indiquer. Selon l’une de ces solutions, les vents étésiens seraient cause du gonflement du fleuve en empêchant les eaux de s’écouler dans la mer. Or, souvent les étésiens ne soufflent pas et le Nil ne déborde pas moins ; outre cela, si les étésiens avaient cette puissance, les autres fleuves contre lesquels ils soufflent devraient ,en éprouver les mêmes effets que le Nil, et avec d’autant plus de raison qu’ils sont moindres et qu’ils ont des courants plus faibles. Cependant, il y a beaucoup de fleuves en Syrie et beaucoup en Libye qui en aucune façon ne se comportent comme le Nil.
XXI. La seconde solution témoigne de plus d’ignorance que la précédente, et l’on peut dire qu’elle est plus merveilleuse. Elle attribue à l’Océan l’origine et les débordements du fleuve ; il dérive de l’Océan, selon elle , et l’Océan toume autour de la terre.
XXII. La troisième est beaucoup plus vraisemblable et moins vraie ; car celle-ci ne dit rien, lorsqu’elle déclare que le Nil provient de la fonte des neiges ; un fleuve qui de la Libye coule au milieu de l’Ethiopie pour tomber en Egypte ! Comment donc sortirait-il des neiges, puisque des pays les plus ardents il passe en une contrée moins chaude ? Pour un homme capable de réfléchir sur ces matière, beaucoup de raisons montrent qu’il ne peut être issu des neiges. La première et la plus forte est que, de ces climats, les vents arrivent brûlants ; la seconde est qu’il y gèle et qu’il n’y pleut point. Or, partout où il neige il pleut nécessairement dans les cinq jours qui suivent ; si donc il neigeait en ces régions, elles ne seraient pas sans pluie. La troisième est que, par l’effet de la chaleur, les hommes y sont noirs ; que les milans et les hirondelles ne les quittent pas de l’année, que les grues y viennent passer l’hiver, fuyant les froids de la Scythie. Or, s’il neigeait, si peu que ce fût, sur le territoire que parcourt le Nil et sur celui où il commence son cours, nulle de ces choses n’arriverait, cela est trop évident.
XXIII. Celui qui a parlé de l’Océan faisant reposer son explication sur une donnée obscure ne mérite même pas qu’on le réfute ; car je ne sache pas qu’il y ait un fleuve Océan, et je pense qu’Homère ou l’un des plus anciens poëtes, en ayant inventé le nom, l’a inséré dans ses vers.
XXIV. S’il faut, après avoir critiqué les opinions que je viens de reproduire, que moi-même je donne la mienne sur ces questions non éclaircies, je dirai ce que je pense de la crue du Nil pendant l’été. Le soleil, chassé, à la mauvaise saison, de sa route primitive, par la violence de l’hiver, s’en va dans la Libye supérieure. Or, si l’on me permet de faire ma démonstration en peu de mots, tout est dit. En effet, la contrée dont ce dieu s’approche le plus, au-dessus de laquelle il marche, doit naturellement être altérée, et ses fleuves doivent se tarir.
XXV. S’il est nécessaire d’entrer dans plus de développements, les voici. Lorsqu’il traverse la Libye supérieure, le soleil, en parcourant ces régions où, en cette saison, l’air est serein, où le sol est échauffé et où il n’y a point de vents froids, y fait ce qu’il a coutume de faire pendant l’été, lorsqu’il se maintient au milieu du ciel : il attire à lui toutes les eaux, et, les ayants attirés, il les transporte dans les contrées supérieures ; alors les vents s’en emparent, les dispersent, les réduisent en vapeurs. Naturellement, de tous les vents ceux qui souftlent de ces contrées, le Notus et le libyen, sont ceux qui amènent le plus de pluie. Cependant le soleil, selon moi, ne laisse pas toujours échapper toute l’eau que contient annuellement le Nil, mais il en conserve autour de lui une part. Lorsque l’hiver s’adoucit, le soleil revient vers le milieu du ciel, attirant pareillement à lui de l’eau de tous les fleuves. Ceux-ci, à cette époque de l’hiver, coulent à pleins bords, parce que quantité d’eau de pluie s’est mêlée à leurs ondes, tandis que durant l’été, les pluies leur faisant faute et le soleil les diminuant, ils sont affaiblis. Mais le Nil, que le soleil a attiré et qui ne reçoit point de pluie, seul de tous les fleuves coule en hiver beaucoup moindre qu’en été : car, dans cette dernière saison, il ne perd ni plus ni moins que les autres fleuves ; tandis qu’en hiver son lit est le seul auquel une grande part de ses eaux soit enlevé. C’est ainsi que j’ai jugé que le soleil est la cause de ces effets.
XXVI. C’est à cette même cause qu’il faut, à mon sentiment, attribuer la sécheresse de l’air en ces contrées ; car le soleil brûle tout sur sa route. Ainsi l’été règne toujours dans la Libye supérieure. Si la distribution des zones était renversée, si le lieu du ciel où sont maintenant Borée et l’hiver, était désormais le séjour de Notus et du midi, Notus ayant changé de place avec Borée, le soleil, chassé du milieu du ciel par Borée et l’hiver, s’en irait dans la haute Europe, comme il va maintenant en Libye, et, en traversant toute l’Europe, je suppose qu’il agirait sur l’Ister comme il agit sur le Nil.
XXVII. Quant à la cause qui empêche le Nil d’exhaler le moindre souffle, voici ce que j’en pense : il n’ est pas naturel que la brise souffle des régions chaudes, car elle se plaît à souffler des lieux frais.
XXVIII. Que ces choses aillent donc comme elles vont et comme elles ont toujours été depuis le commencement. Relativement aux sources du Nil, nul des Egyptiens ni des Libyens avec qui j’en ai causé, ne m’a dit en rien savoir, si ce n’est en Egypte à Saïs, le trésorier du temple de Minerve. Mais il m’a paru plaisanter lorsqu’il s’est prétendu très-exactement informé. Je répète ce qu’il m’a rapporté : il y a, selon lui, deux montagnes dont les cimes sont à pic, sises entre la ville de Syène en Thébalde et celle d’Eléphantine ; on les appelle Crophi et Mophi. Entre elles, les sources du Nil jaillissent d’un abîme sans fond. La moitié des eaux descend en Egypte, du côté du nord, l’autre moitié en Ethiopie, du côté du sud. Une expérience du roi Psammitique a prouvé que ces sources sortent d’un abîme sans fond : car, après avoir fait tresser un câble long de plusieurs milliers de brasses, il l’y a jeté et l’on n’a jamais pu atteindre le fond. Voilà ce que ce trésorier, s’il a dit vrai, m’a fait connaître. Je conclurais de cette expérience qu’il existe, dans les sources, de forts tourbillons qui remontent et rejettent l’eau sur les flancs des montagnes, avec trop de violence pour qu’une sonde puisse descendre jusqu’au sol.
XXIX. De nul autre, je n’ai rien pu apprendre ; pour savoir quelque chose de plus, j’ai prolongé mes recherches, je me suis rendu à Eléphantine et au delà, désirant observer moi-même, et j’ai recueilli sur les lieux toutes les traditions. Au-dessus d’Eléphantine le terrain est escarpé ; on est obligé, si l’on veut remonter le fleuve, d’attacher des cordages des deux côtés de la barque, comme on attelle un bœuf ; après quoi l’on se met en marche. Si la corde casse, la barque descend emportée par la force du courant. On navigue ainsi pendant quatre jours, et dans cette partie le Nil est sinueux comme le Méandre ; on parcourt douze schènes en suivant ses détours, et l’on arrive à une plaine unie dans laquelle le fleuve coule autour d’une île dont le nom est Tachompso. Immédiatement au-dessus d’Éléphantine, la contrée est habitée par les Éthiopiens ; toutefois une moitié de l’île est peuplée d’Egyptiens. Elle touche à un grand lac entouré d’Ethiopiens nomades ; lorsqu’on l’a traversé, on rentre dans le lit du fleuve, qui s’est confondu avec le lac. Là, il faut débarquer et continuer sa route sur la rive pendant quarante jours, car le Nil est tout semé de rochers qui s’élèvent à pic et d’écueils à fleur d’eau, si bien qu’il est impossible de naviguer. Après ce trajet qui prend quarante jours, on monte une autre barque, et, en douze jours de navigation, on atteint une grande ville dont le nom est Méroé, laquelle est, dit-on, la métropole du reste des Ethiopiens. En cette ville, ils adorent, seuls de tous les dieux, Jupiter et Bacchus ; ils leur rendent de grands honneurs, et Jupiter y a un oracle. Ils prennent les armes lorsque le dieu le leur ordonne, et ils portent la guerre où il l’a commandé.
XXX. En t’éloignant de cette ville, sur un bateau, en autant de temps que tu en as mis pour y arriver depuis Eléphantine, tu parviendras chez les Automoles. Le nom de ce peuple, en sa langue, est Asmach, et ce mot veut dire en grec : ceux qui se tiennent à la gauche du roi. Voici l’origine des Automoles : deux cent quarante mille guerriers égyptiens se révoltèrent et passèrent chez les Éthiopiens, à cause du motif suivant. Sous le règne de Psammitique, il y avait des garnisons à Eléphantine contre les Ethiopiens, à Daphné-Pélusienne contre les Arabes et les Syriens, enfin à Marée contre les Libyens. Encore de mon temps, les Perses entretiennent les mêmes garnisons, comme le faisait Psammitique : ils gardent Eléphantine et Daphné. Or, personne ne vint relever les Égyptiens qui avaient achevé leur service de trois ans. Ils se concertèrent donc et, d’un commun accord, abandonnèrent Psammitique pour se rendre chez les Ethiopiens. Psammitique l’apprenant les poursuivit ; lorsqu’il les eut atteint, il les supplia longuement de ne point abandonner leurs dieux, ni leurs enfants, ni leurs femmes. Alors l’un d’eux, dit-on, lui montrant ses parties naturelles, répondit que, partout où elles seraient, il y aurait pour eux des femmes et des enfants. Arrivés en Ethiopie, ils se donnèrent eux-mêmes au roi de cette contrée qui, en échange, leur fit ce don : certains Ethiopiens avaient formé un parti, le roi ordonna aux Egyptiens de les expulser, puis d’habiter leur territoire. Depuis leur émigration chez les Ethiopiens, ceux-ci devinrent plus civilisés, parce qu’ils apprirent les coutumes de l’Egypte.
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