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 Euterpe - ch. 061 à 090

Histoires - Livre II - Euterpe

Hérodote

Traduit par Pierre Giguen - 1860


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LXI. J’ai dit précédemment comment l’on célèbre à Busiris, la fête d’Isis. Après les sacrifices, les hommes et les femmes, au , nombre de plusieurs myriades, se portent des coups ; pour quel dieu ils se frappent, ce serait de ma part une impiété de le dire. Les Cariens établis en Egypte font cela et plus encore ; ils se donnent au front des coups de couteau ; par là, ils montrent, qu’ils sont étrangers, et non Egyptiens.
LXII. Lorsque ces derniers sont rassemblés pour faire des sacrifices en la ville de Saïs, pendant une certaine nuit, ils al­lument tous un grand nombre de lampes en plein air autour des maisons. Or, ces lampes sont de petits vases remplis de sel et d’huile ; la mèche flotte à la surface. Elle brûle toute la nuit, et cette fête a le nom de fête des lampes. Ceux des Egyptiens qui ne sont point venus à la réunion, observant la nuit du sacrifice, allument tous aussi des lampes, de sorte que ce n’est pas seu­lement la ville de Saïs qui est illuminée, mais l’Egypte tout en­tière. Pour quel motif cette nuit a-t-elle sa part de lumières et d’honneur ? On le raconte en une légende sacrée.
LXIII. A Héliopolis, à Buto, les assistants se bornent à immo­ler des victimes. A Papremis on offre les mêmes sacrifices, on observe les mêmes cérémonies que dans les autres villes ; de plus, lorsque le soleil commence à décliner, quelques prêtres sont occupés autour de la statue ; les autres, en beaucoup plus grand nombre, armés de bâtons, se tiennent à l’entrée du tem­pIe ; le peuple, c’est-à-dire plusieurs milliers de personnes, accomplissant leurs vœux, pareillement armés, sont rassemblés du côté opposé. Or, la veille, on a transporté du temple en une autre station la statue que renferme une petite chapelle de bois doré ; les prêtres, que l’on a placés auprès de la statue, se met­tent à tirer un char à quatre roues pour reconduire au grand temple la chapelle de bois et la statue qu’elle contient, mais ceux qui sont sous le portique leur en refusent l’entrée. La foule des dévots, accourant au secours du dieu, les frappe ; ils se dé­fendent ; un violent combat à coups de bâtons s’ensuit, et mainte tête est fracassée. Je présume qu’un grand nombre meu­rent de leurs blessures ; cependant les Egyptiens affirment que jamais personne n’a été tué.
LXIV. ils racontent ainsi l’origine de ce rit : la mère de Mars demeurait en ce temple ; le dieu ; élevé ailleurs, devint adulte et voulut entrer pour converser avec sa mère ; les ser­viteurs, qui ne l’avaient jamais vu, ne le lui permirent pas et le repoussèrent ; il rassembla des hommes d’une autre ville ; il traita rudement ceux qui l’avaient rebuté et pénétra auprès de sa mère. Voilà, disent-ils, d’où vient l’usage de ce combat pen­dant la fête de Mars. Les Egyptiens sont les premiers qui aient établi, comme règle religieuse, de ne point avoir commerce avec des femmes dans l’intérieur des temples et de n’y point rentrer, après s’être uni à une femme, sans faire des ablutions. En effet, presque tous les hommes (à l’exception des Égyptiens et des Grecs) font l’amour dans les temples, ou y entrent dès leur lever en quittant leurs femmes, sans ablutions, estimant que les humains ne diffèrent en rien des autres animaux. Car, voyant le reste des bêtes et les oiseaux s’accoupler dans les temples et dans les bois sacrés, ils disent qu’il n’en serait pas ainsi si les dieux ne l’avaient pour agréable. Certes, ce raison­nement et ce qui s’ensuit sont loin de me paraître convenables.
LXV. Mais les Egyptiens observent avec une extrême atten­tion toutes les prescriptions religieuses, et en particulier celles que je vais rapporter. Quoique limitrophe de la Libye, leur con­trée n’est point infestée de bêtes farouches ; les animaux qu’ils connaissent sont tous réputés sacrés, tant ceux qui vivent avec les hommes que ceux qui n’y vivent pas. Si je disais pourquoi ils les consacrent, je pénétrerais en mon récit jusqu’aux choses divines, dont j’évite surtout de rien raconter : car, s’il m’est ar­rivé de les effleurer, je ne l’ai point fait sans être contraint par la nécessité. Il existe, au sujet des animaux, une coutume que je vais exposer : des gardiens des deux sexes sont désignés pour nourrir chaque espèce séparément ; le fils succède au père dans cette fonction honorifique. Les habitants des villes accomplis­sent leurs vœux par l’entremise de ces gardiens ; lorsqu’ils ont fait un vœu à la divinité à laquelle appartient l’un des animaux, ils rasent soit la tête entière, soit la moitié, soit le tiers de la tête de leurs fils ; il mettent dans les plateaux d’une balance, d’un côté les cheveux, de l’autre leur poids en argent ; quel que soit ce poids, ils le donnent à la gardienne de l’animal ; celle-ci, en échange, coupe par morceaux des poissons et les jette à ses bêtes pour leur servir de pâture : telle est la nourri­ture qui leur est offerte. Si quelqu’un tue l’une de ces bêtes volontairement , il est puni de mort ; s’il la tue involontairement, il paye une amende que fixent les prêtres. Celui qui tuerait volontairement ou involontairement un ibis ou un épervier serait infailliblement mis à mort.
LXVI. Quel que soit le nombre des animaux nourris avec les hommes, il serait beaucoup plus considérable encore, s’il n’ar­rivait point aux chats ce que je vais dire. Quand les femelles ont mis bas, elles ne s’approchent plus des mâles ; ceux-ci, cher­chant à s’accoupler avec elles, n’y peuvent réussir. Alors ils imaginent d’enlever aux chattes leurs petits ; ils les emportent et les tuent ; toutefois, ils ne les mangent pas après les avoir tués. Les femelles, privées de leurs petits, et en désirant d’au­tres, ne fuient plus les mâles : car cette bête aime à se repro­duire. Si un incendie éclate, les chats sont victimes d’impulsions surnaturelles ; en effet, tandis que les Egyptiens, rangés par intervalles, sont beaucoup moins préoccupés d’éteindre le feu que de sauver leurs chats, ces animaux se glissent par les espa.ces vides, sautent par-dessus les hommes et se jettent dans les flammes. En de tels accidents, une douleur profonde s’empare des Egyptiens. Lorsque, dans quelque maison, un chat meurt de sa belle mort, les habitants se rasent seulement les sourcils ; mais si c’est un chien qui meurt, ils se rasent le corps et la tête.
LXVII. On transporte en des maisons consacrées les chats morts ; ensuite, après les avoir embaumés, on les inhume à Bu­baste. Les chiens sont inhumés, chacun dans sa ville, en des chambres consacrées, les ichneumons de même. Les musarai­gnes, les éperviers sont conduits à Buto, les ibis à Hermopolis. Les ours, qui sont très rares, et les loups, dont la taille n’excède guère celle des renards, sont enterrés au lieu où on les a trouvés étendus.
LXVIII. Le crocodile est de la nature que je vais décrire. Pendant les quatre mois les plus froids il ne mange rien ; quoique quadrupède , il vit à la fois sur terre et dans l’eau ; il pond ses œufs à terre et les y fait éclore. Il passe sur le rivage la plus grande part du jour, et toute la nuit dans le fteuve ; car l’eau est plus chaude que le serein et la rosée. De tous les êtres mortels que nous connaissons, celui-ci, de la moindre taille parvient à la plus grande ; ses œufs ne sont guère plus gros que ceux d’une oie ; le petit naît de la longueur de l’œuf, et il s’accroît jusqu’à dix-sept coudées, quelquefois plus. Il a des yeux de porc, de grandes dents et des défenses en saillie, proportion­nées à la longueur du corps. Il est le seul des animaux qui n’ait point de langue. Sa mâchoire inférieure est immobile et il en approche sa mâchoire supérieure, en quoi il est encore unique parmi les créatures. Il a de fortes griffes, et sur le dos des écailles qu’il est impossible d’entamer. Aveugle dans l’eau, à terre sa vue est très-perçante ; or, comme il passe la plupart du temps dans le fleuve, sa bouche entière est remplie d’insec­tes qui lui sucent le sang. Bêtes et oiseaux le fuient, mais avec lui le trochile vit en paix, parce que cet oiseau lui rend service. En effet, lorsque le crocodile sort de l’eau et monte à terre, son premier besoin est d’aspirer le souffle du zéphyr ; il y arrive donc la gueule béante, alors le trochile y pénètre et le délivre des insectes qu’il avale. Le crocodile reçoit ce service avec joie et ne fait jamais de mal au trochile.
LXIX. Pour tels des Egyptiens, le crocodile est sacré ; pour tels autres, il ne l’est pas ; ceux-ci le traitent en ennemi. Autour de Thèbes et du lac Mœris, les habitants estiment qu’il est sa­cré. Chacun d’eux élève un crocodile que l’éducation apprivoise ; ils lui passent dans les oreilles des pendants et des boucles de cristal et d’or ; ils entourent de bracelets ses pattes de devant ; ils lui donnent des aliments choisis provenant des sacrifices. Enfin, vivant, ils le soignent de leur mieux ; mort, ils l’embau­ment et l’inhument dans les sépultures consacrées. Au con­traire, ceux qui habitent le territoire d’Éléphantine mangent des crocodiles, ne les croyant en aucune façon sacrés. Le nom de cet animal n’est pas crocodile, mais champse. Les Ioniens l’ont appelé crocodile, lui trouvant par sa forme de la ressem­blance avec les lézards (κροκόδειλος) qui naissent dans les murs de clôture.
LXX. Les Egyptiens ont plusieurs manières de les prendre ; je vais décrire celle qui m’en parait le plus digne. Le pêcheur, après avoir amorcé l’hameçon avec le dos d’un porc, le laisse aller au milieu du fleuve ; lui-même, sur le rivage, tient un petit cochon vivant et le frappe. Le crocodile, ayant entendu les cris, court du côté d’où ils viennent, et, rencontrant l’amorce, il l’avale ; des hommes alors le retirent de l’eau ; lorsqu’ils l’ont amené à terre, le pêcheur avant tout lui bouche les yeux avec de l’argile. Cela fait, l’animal est du reste facilement dompté ; autrement on n’en viendrait pas à bout sans peine.
LXXI. Les hippopotames, dans le nome de Papremis, sont sa­crés ; pour les autres Egyptiens, ils ne le sont pas. Voici la na­ture et la forme de cet animal : il est quadrupède, à pieds four­chus, avec des sabots de bœuf ; son nez est épaté ; il montre des défenses en saillie ; il a la crinière, la queue et les hennisse­ments du cheval ; sa taille est celle des bœufs les plus forts ; sa peau est d’une telle épaisseur qu’on en fait des javelots quand elle est desséchée.
LXXII. Il y a aussi des loutres dans le fleuve ; on les re­garde comme sacrées. Parmi les poissons, le lépidote et l’an­guille sont, dit-on, consacrés au Nil, et, parmi les oiseaux, l’oie d’Egypte.
LXXIII. Il y a un autre oiseau sacré qu’on appelle le phénix ; je ne l’ai jamais vu, si ce n’est en peinture, car il vient rarement en Egypte ; tous les cinq cents ans, à ce que disent les habitants d’Héliopolis ; ils ajoutent qu’il arrive lorsque son père est mort. S’il existe réellement comme on le représente, le plumage de ses ailes est rouge et doré ; par la taille , il ressemble surtout à l’aigle. Voici, dit-on, ce qu’il fait, et cela ne me parait guère croyable : prenant son essor de l’Arabie, il apporte dans le temple du Soleil, à Héliopolis, son père enveloppé de myrrhe et il l’y ensevelit de la manière suivante : il pétrit de la myrrhe et en façonne un œuf aussi gros que ses forces, qu’il essaye, lui permettent de le porter. Lorsqu’il en a fait l’épreuve, il creuse l’œuf et y introduit son père, puis, avec d’autre myrrhe, il comble le creux où il l’a placé, de manière à retrouver le poids primitif ; enfin il emporte l’œuf en Egypte dans le temple d’Héliopolis. Voilà, dit-on, ce que fait cet oiseau.
LXXIV. On voit autour de Thèbes des serpents sacrés qui ne font point de mal aux hommes ; ils sont fort petits et portent des cornes au sommet de la tête ; à leur mort, on les inhume dans le temple de Jupiter, car on les dit consacrés à ce dieu.
LXXV. Il y a en Arabie une contrée située à peu près en face de la ville de Buto ; je m’y suis rendu pour m’y informer des serpents ailés ; à mon arrivée, j’ai vu des os et des arêtes de serpents en une quantité dont il est impossible de donner idée ; il y avait de nombreux monceaux d’arêtes, les uns énor­mes, d’autres médiocres, et aussi de petits. Le lieu où sont ré­pandues ces arêtes est le passage d’une étroite vallée à une vaste plaine, laquelle est contiguë à celle de l’Egypte. Voici ce qu’on en dit : au retour du printemps, les serpents ailés s’abat­tent de l’Arabie en Egypte ; mais les ibis vont à leur rencontre dans ce passage, les empêchent de pénétrer et les tuent. A cause de cela, les Arabes disent que l’ibis est grandement honoré par les Egyptiens ; ceux-ci sont d’accord avec les premiers sur ces honneurs et leur origine.
LXXVI. La forme de l’ibis est celle-ci : tout entier d’un noir très-foncé, il a des pattes de grue ; son bec est en grande partie courbé, sa taille est celle du crex. Tel est l’aspect de ces noirs adversaires des serpents ; mais les ibis (il y en a de deux es­pèces) qui se trouvent le plus sous les pas des hommes, ont la tête et la gorge pelées, leur plumage est blanc, sauf la tête, le cou, le bord des ailes et l’extrémité de la queue, qui sont d’un noir très-foncé ; leurs pattes et leur bec sont les mêmes que chez l’autre espèce. Les serpents sont conformés comme des couleuvres d’eau ; leurs ailes, sans plumes, ressemblent beau­coup à celles de la chauve-souris. Que ce que je viens de dire des animaux sacrés suffise.
LXXVII. Les Egyptiens qui habitent la partie cultivée du pays, sa plaisant à orner leur mémoire, sont les plus doctes de tous les hommes que j’aie abordés et expérimentés. Voici leur régime : très-attentifs à conserver leur santé, chaque mois, trois jours de suite, ils provoquent des évacuations en prenant des vomitifs et des clystères, car ils pensent que toutes les maladies de l’homme proviennent des aliments. Indépendamment de ces précautions, les Egyptiens sont, après les Libyens, les mieux portants de tous les mortels, selon moi, à cause de la constance des saisons ; en effet , les maladies nous arrivent à la suite des changements de toutes choses, et surtout des saisons. Ils se nour­rissent de pains qu’ils font avec le dourah et auxquels ils don­nent le nom de cyllestis ; ils boivent un vin qu’ils fabriquent avec de l’orge, car il n’y a point de vigne dans la contrée. Ils mangent des poissons, les uns séchés au soleil et crus, les autres salés dans des séchoirs au sortir de la mer ; ils mangent, parmi les oiseaux, des cailles et des canards, et, en outre, de petits oiseaux crus, qu’ils ont fait sécher. Tous les autres oiseaux et les poissons qu’ils ont chez eux, hormis ceux qu’ils reconnais­sent comme sacrés, font partie de leurs aliments, rôtis ou bouillis.
LXXVIII. Aux banquets des riches, quand le repas est achevé, un homme apporte, dans un cercueil, l’image en bois d’un corps mort imité parfaitement par le sculpteur et le peintre, et long d’une ou de deux coudées. Cet homme, le montrant à chacun des convives, dit : "Vois celui-ci, bois et tiens­-toi joyeux ; tel tu seras après ta mort." Voilà ce qu’ils font à leurs festins.
LXXIX. Ils observent les coutumes de leurs pères et n’en adoptent pas de nouvelles. Ils en ont beaucoup de très-remarquables et, parmi celles-ci, est le linus, chant en usage chez les Phéniciens, à Chypre et ailleurs, mais qui change de nom chez ces nations diverses. Or, il se trouve que c’est le même que chan­tent aussi les Grecs, en lui donnant ce nom de linus ; de sorte qu’au nombre de tant de choses surprenantes qui existent en Egypte, il faut ranger la source inconnue où elle a puisé le li­nus. il semblerait qu’elle l’a toujours chanté ; en égyptien, linus se dirait manérus, et les Egyptiens disent que c’est le nom du fils unique de leur premier roi, que Manérus étant mort préma­turément, le peuple l’honora par ses lamentations et que de là leur est venu ce premier et unique chant.
LXXX. Avec les Lacédémoniens seuls, les Egyptiens sont d"accord sur cet autre usage : les jeunes gens, lorsqu’il rencontrent leurs anciens, cèdent le pas, et font un détour ; à leur ap"proche, ils se lèvent de leurs siéges. Mais sur celui qui suit, ils ne se rapportent à aucune nation hellénique : au lieu de se sa­luer de la voix dans les rues, ils se saluent en laissant tomber leur main jusqu’au genou.
LXXXI. Ils sont vêtus de tuniques de lin, avec des franges autour des jambes ; ils donnent à ces franges le nom de calasiris, et, par-dessus la tunique, ils portent des manteaux de laine blanche. Toutefois on n’entre point dans les temples avec de la laine ; on n’en laisse pas à ceux qu’on ensevelit : ce serait une impiété. A cet égard, ils sont d’accord avec les traditions orphiques qu’on appelle aussi bachiques, et qui sont observées à la fois par les Egyptiens et par les Pythagoriciens. Car chez ces derniers c’est une impiété d’ensevelir dans des tissus de laine celui qui est initié aux mystères. On donne à cet usage un mo­tif religieux.
LXXXII. Les Egyptiens ont encore imaginé ce qui suit : chaque mois, chaque jour appartient à quelqu’un des dieux, et tout homme peut prévoir, d’après le jour de sa naissance, ce qui lui arrivera, comment il mourra et quel il sera. Les poëtes grecs se sont approprié cette croyance. Les Egyptiens ont ob­servé plus de prodiges que tous les autres hommes ; car ils n’en laissent passer aucun sans l’examiner et prendre note de ce qui s’ensuit, de sorte que, si quelque prodige semblable se repré­sente, ils jugent, de ses conséquences d’après le premier.
LXXXIII. Chez eux l’art divinatoire n’est attribué à aucun homme, mais à certains dieux : les oracles de la contrée sont ceux d’Hercule, d’Apollon, de Minerve, de Diane, de Mars, de Jupiter et de Latone ; c’est ce dernier qu’ils honorent le plus, il réside en la ville de Buto. Ces oracles ne se rendent pas d’une manière uniforme, ils diffèrent les uns des autres.
LXXXIV. La médecine en Egypte est partagée : chaque mé­decin s’occupe d’une seule espèce de maladie et non de plusieurs. Les médecins, en tous lieux, foisonnent, les uns pour les yeux, d’autres pour la tête, d’autres pour les dents, d’autres pour le ventre, d’autres pour les maux internes.
LXXXV. Voici quelles sont leurs lamentations et leurs funé­railles. Lorsqu’ils perdent un parent dont ils faisaient grande estime, toutes les femmes de la famille, après s’être souillé de fange la tête et la figure, laissent le corrs à la maison, s’en vont çà et là par la ville, se frappent la poitrine découverte et les seins nus, en compagnie de toutes celles qui ont avec elles des relations d’amitié. D’un autre côté, les hommes, la poitrine découverte aussi, se frappent pareillement ; cela fait, ils empor­tent le corps pour le faire embaumer.
LXXXVI. Il y a des personnes préposées à ce soin et qui possèdent cet art. Lorsque le mort leur a été apporté, les embaumeurs montrent aux porteurs des modèles de cadavres en bois, imités par la peinture, et ils indiquent celui qu’ils disent le plus digne d’attention, dont je ne crois pas convenable de donner le nom ici ; ils font voir après celui-là le second, qui est d’un prix moindre ; et enfin le troisième, le moins coûteux. Après s’être expliqués, ils demandent aux porteurs comment ceux-ci veulent qu’ils opèrent sur le défunt. Aussitôt qu’ils sont tombés d’accord sur, le salaire, les porteurs s’en vont. Les autres, restés seuls chez eux, procèdent de cette manière à l’embaumement de première classe. D’abord, avec un fer courbé, ils extraient la cervelle par les narines, du moins la plus grande part, et le reste par l’injection de substances dissol­vantes. Ensuite, avec une pierre éthiopienne aiguisée, ils fen­dent le flanc, font sortir tous les intestins de l’abdomen, le la­vent avec du vin de palmier, le saupoudrent de parfums broyés, et finalement le recousent après l’avoir rempli de myrrhe pure concassée, de cannelle et d’autres parfums, dont l’encens seul est exclu. Ces choses faites, ils sèchent le corps dans du natron, et l’y laissent plongé pendant soixante-dix jours, pas davantage ; ce n’est point permis. Au bout de ces soixante-dix jours, ils lavent le corps et l’enveloppent tout entier de bandelettes du lin le plus fin, enduites de gomme, dont les Egyptiens font un grand usage au lieu de colle. Les parents reprennent alors le cadavre, le renferment dans un coffre de bois à forme humaine, et le déposent debout contre le mur dans la chambre sépulcrale. Tel est l’embaumement le plus coftteux.
LXXXVII. Pour ceux qui préfèrent l’embaumement moyen et veulent éviter une grande dépense, les embaumeurs font les préparations suivantes. Après avoir rempli leurs seringues d’huile de cèdre, ils injectent cette huile dans l’abdomen du mort, sans rouvrir ni en retirer les entrailles, et ils ont soin de retenir le liquide, de telle sorte qu’il ne puisse s’échapper. Ensuite, ils plongent le corps dans le natron et l’y laissent le temps prescrit, puis ils font sortir des cavités l’huile de cèdre, que d’abord ils y ont introduite. Or elle a assez de force pour emporter avec elle intestins et viscères ; elle a tout liquéfié. Exté­rieurement le natron a desséché les chairs, et il ne reste du mort que la peau et les os ; ces choses faites, ils le rendent en cet état et ne s’en occupent plus. LXXXVIII. Voici le troisième embaumement à l’usage de la classe pauvre : les embaumeurs font dans les intestins une injec­tion de raifort et ils sèchent le corps dans le natron, pendant les soixante-dix jours ; ensuite ils le rendent pour qu’on l’em­porte.
LXXXIX. Lorsque les femmes des hommes illustres meurent, on ne les donne pas immédiatement à embaumer, non plus que celles qui ont été belles ou considérées, mais après le troisième ou quatrième jour on les livre aux embaumeurs. On prend cette précaution de peur que ceux-ci ne s’unissent à ces femmes, car l’un d’eux, dit-on, a été surpris souillant le corps frais d’une femme décédée, et son compagnon en a porté l’accusation contre lui.
XC. Quiconque, parmi les Egyptiens ou les étrangers indis­tinctement, est trouvé mort, après avoir été saisi par un croco­dile ou entrainé par le fleuve, quelle que soit la ville où son corps ait abordé, est de droit embaumé par les soins des habi­tants. Ce sont eux qui font ses funérailles de la manière la plus coûteuse et qui le déposent dans leurs chambres sépulcrales. Il n’est permis ni à ses amis, ni à ses proches, de le toucher, mais les prêtres du Nil s’en emparent et l’ensevelissent comme un corps plus qu’humain.


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